Choix du NUMÉRO
J.S.O. n°037
ÉTÉ 2008

Festival D'Ajaccio



Bernard Pesce " Racontez-moi une histoire " - Galerie ATHANOR
TANGENTE - Ben Istri - POISSONNERIE : Double bind ou bing bang
Françoise Rod " Évidements " : Les objets du temple
Aïcha Hamu - VF GALERIE : HOOLOOMOOLOO
Mika Biermann " Photocopie célibataire " - LE LIÈVRE DE MARS
Damien Berthier - Nice : Soritophilie & Bolitologie
Marie Bovo " Bab-El-Louk" - Galerie KAMEL NEMOUR
Richard Long - MAMAC Nice
Alice Anderson " Miroir Miroir La travervée des apparences "
Edouard Ropars " Babylone Inside " - LA STATION : Myspace exposition
Galerie MEYER-LE BIHAN - Le cri du renard pâle ... la chute de philomèle
(CRIS, CHUTES, ET MADONES) REVUE & CORRIGÉ

FESTIVALS DE POESIE ET DE PERFORMANCES :
Nadine Agostini " Un journal d'Ajaccio "












SOMMAIRE

Bernard Pesce " Racontez-moi une histoire " - Galerie ATHANOR



Depuis une quarantaine d´années l´éclectique Jean-Pierre Alis a montré dans ses successives galeries Athanor bien des courants de l´art contemporain. Et s´il y a une permanence dans son exigence esthétique qu´on remarque dès l´abord à la perfection des accrochages, le visiteur est invité chaque fois dans une nouvelle aventure. Avec l´œuvre du photographe Bernard Pesce l´aventurier visiteur est entraîné dans un des espaces les plus dangereux de l´art d´aujourd´hui. La représentation de la femme.
Ni ménagère de 50 ans, ni mère-poule, ni madone, ni Pénélope attendant le retour du voyageur avec son plateau-télé, la femme risque d´affronter la catégorie "Ni pute ni soumise".
Autant le revendiquer.

On peut dire de cette exposition de photographies que c´est la rencontre de quelques jeunes femmes avec un photographe qui leur a demandé de lui raconter leur histoire, une histoire en tout cas. Mais qu´elles accepteraient au point de la mettre en image.
On peut toujours raconter n´importe quoi, encore que justement les mythomanes ne soient pas exactement des créateurs, mais quand on se montre on est forcément là.
Avec une audace qui a surpris l´artiste, elles ont dans l´ensemble assez rapidement, paraît-il, décider de se riquer au plaisir de jouer ce jeu dangereux du dévoilement.

Bernard Pesce, sans titre, série “Racontez moi une histoire”, Tirage argentique, 135 x 90 cm, 2006-2008 Bernard Pesce, sans titre, série “Racontez moi une histoire”, Tirage argentique, 135 x 90 cm, 2006-2008

Le nu ou le déshabillé sont devenus des genres difficiles, masculins, passe encore, il ont sans doute pour quelques temps un petit air rebelle, voir osé, dans certaines publications, mais la femme dévêtue est sujette à caution, la mode, la pub, le machisme, le voyeurisme, le fétichisme et la terrible, l´odieuse instrumentisation, l´abjecte, la coupable transformation d´un être en objet, alimentent les récriminations si justifiées des féministes : l´homme a droit de regard, la femme devoir de montrer. C´est sur ce terrain dangereux que s´est engagé Bernard Pesce en en mesurant bien les risques, lui qui a longtemps été un photographe de mode et qui a shooté bien des mannequins et des starlettes pour des revues souvent de mode et à la mode. Et pour le travail présenté ici il a eu recours à une approche complexe des personnes qui allaient être bientôt étalées sur du papier.

L´un des paramètres inévitables, inhérents à l´art de la photographie c´est le rapport que le photographe entretient avec son sujet; soit on a un sujet complaisant comme un modèle ou un paysage, soit un sujet rebelle comme un coupable honteux qui ne tient pas spécialement à se laisser photographier ou d´une indifférence qui frise l´insolence comme des va-ches dans un pré. Cependant dans un cas comme dans l´autre, le photographe doit tout faire. Evidemment sont à sa charge, la distance, l´éclairage, les cadrages et toutes les ficelles techniques dont il se félicite d´avoir la maîtrise mais encore les mimiques, le maquillage et les costumes qu´il doit inventer. Par exemple un paysage n´est pas forcément sou-riant, il peut avoir des réticences à se monter sous la pluie ou voilé de brûme, il a souvent un arbre mal placé ou une route goudronée qui le traverse inopinément; dans tous les cas le photographe doit composer et même recomposer.
De cette façon tout sujet se révèle objet et même objet du désir plus ou moins conscient du photographe de s´approprier la nature, or de cela l´art contemporain n´en veut pas. Le réel est suffisamment fort et fortement énigmatique pour qu´on ne transige pas avec lui et sa capacité d´éclore sous le regard, pour peu qu´effectivement on le regarde.

Et c´est ainsi qu´après avoir recruté quelques volontaires par petites annonces il a pris soin de laisser mûrir son projet en eux ou plus exactement en elles parce qu´à cotoyer régulièrement les mêmes autant choisir le sexe qui vous convient le mieux. Puis de les amener ou de leur laisser le temps d´arriver à accepter de se monter à leur guise, c´est à dire en étant plus photographe que le photographe.
Son approche fut de leur demander leur histoire, ingénuité ou roublardise, cela ne pouvait qu´introduire la question du dévoilement et donc du voile sur le chemin du passage de la parole à l´image.


Bernard Pesce, sans titre, série “Racontez moi une histoire”, Tirage argentique, 135 x 90 cm, 2006-2008 Bernard Pesce, sans titre, série “Racontez moi une histoire”, Tirage argentique, 135 x 90 cm, 2006-2008


Mais il s´agissait pour Benard Pesce d´éviter tout autant un énième reportage photographique sur les profondeurs benthiques de l´âme humaine que l´écueil sociologique. Il s´agissait donc de trouver des sujets qui restent des sujets ou qui le deviennent. Celles qui ont accepté le jeu ont compris qu´il leur faudrait adopter un dispositif qui les construirait comme sujet à distance de leur être.

Pour ce faire il s´agissait de choisir un certain nombre d´objets comme des seins, des fesses, des lunettes de soleil ou de la peinture rouge ou de quel pourcentage de peau lisse et de quels codes on pouvait s´épargner l´usage. Afin de construire ce dispositif qui assurerait sa fonction stratégique au croisement de relations entre savoir et pouvoir. Il faudrait donc essayer de s´affranchir du poids des règles et des rites en les faisant remonter à la surface et de choisir un processus qui produise un sujet. Elles ont construit leur sujet entre l´être et le dispositif. Il s´agissait de pousser à l´extrême la dimension de mascarade qui ne cesse d´accompagner toute identité personnelle pour paraphraser Giorgio Agamben.



Bernard Pesce, sans titre, série “Racontez moi une histoire”, Tirage argentique, 135 x 90 cm, 2006-2008 Bernard Pesce, sans titre, série “Racontez moi une histoire”, Tirage argentique, 135 x 90 cm, 2006-2008

Mais l´art de manier les dispositifs n´est pas simple ni sans danger. On ne retourne pas si facilement les codes et les rites à son avantage ou plus exactement où est l´avantage ?
Comme l´humanité n´en est pas à un paradoxe près on dira qu´en se dévoilant on se dissimule encore, même si le naturel revient facilement au galop comme le disait La Bruyère.
Et c´est bien ce qui est angoissant ce naturel qui vous désigne à vos proches comme s´il leur appartenait. Comme si vous étiez sous les spots d´une émission de téléréalité en forme d´interrogatoire. Aussi le photographe avait-il pris l´engagement que les sujets ne soient pas reconnaissables.
Pour certaines des photographiées ce n´était pas un problème essentiel mais d´autres auraient pu avoir à souffrir d´être reconnues.
Certaines situations sociales autorisent des écarts, il y a des cadres qui sont assez gonflés pour enlever leur cravate mais raccourcir sa jupe n´est pas dans les possibilités de tout le monde.
La plupart des femmes qui ont répondu à l´offre de BP "Racontez moi une histoire" avaient eu à souffrir de la domination des mâles et des abus qu´elle génère. Celles qui avaient été blessées dans leur chair ont, semble-t-il saisi l´occasion d´une revanche et adopté une attitude ostensiblement rebelle ou machiavéliquement voilée.
Au demeurant s´habiller en déshabillé, au physique et au figuré c´est le jeu même de l´amour et c´est ce qui fait monter la cote.
Dans une perspective haussière on va se découvrir d´avantage, dans une perspective baissière on se recouvrira légèrement.
Quant à Bernard Pesce, il est resté très en retrait, limitant l´environnement à un fond noir afin de va-loriser au maximum ce qui finalement relèverait d´un genre qui serait celui de l´autoportrait. Donc représentation et intentionalité c´est à dire propriété qu´à une représentation de renvoyer à autre chose qu´à elle-même.
Mais alors si x représente y pour z, la photo de Madame X représente Madame X pour z. Qui est z en l´occurence : c´est Madame X, Bernard Pesce ou plutôt les deux.
Indépendamment de ces considérations ce qui se dégage de ces images c´est l´esprit de la leggiadria de la renaissance, charme et nature, grâce, grace, grazie, élégance, beauté, beauty et le charme de la domestication de la nature.
Et Paul Valéry d´ajouter : "Le plus profond c´est la peau".

Jean-François Meyer


Galerie Athanor
5, Rue de la Taulière
13001 Marseille
04-91-33-83-46
www.galerie-athanor.com
athanor.galerie@wanadoo.fr



Bernard Pesce " Racontez-moi une histoire " - Galerie ATHANOR


SOMMAIRE

TANGENTE - Ben Istri - POISSONNERIE : Double bind ou bing bang



Gilles Ben Istri “le roi déculotté”, huile sur toile, 130 x 160 cm
Gilles Ben Istri “le roi déculotté”, huile sur toile, 130 x 160 cm


DOUBLE BIND OU BING BANG

Une double exposition permet de voir les travaux de Gilles Ben Istri . Un peintre qui réfute le qualificatif de plasticien, il montre peu de choses à la galerie Tangente (4 toiles) nichée aux Puces dans le carré des antiquaires et d´autres productions (2 diptyques et quatre dessins) à la Poissonnerie d´Endoume. Cette "peinture peinture" extrêmement peinte ne se veut pas élégiaque, elle pointe une cruauté qui n´est jamais acariâtre, sa narrativité expresse nous mène dans un espace désertique laconique où des personnages monstres fabriquent un temps sans emploi. Défroqués, manchots, échappés de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, leur tragique est gravé dans la masse. Peintures de sujets et d´histoires, leur force vient de leur ingratitude. Inquiétants et farouches tels des figures échappées du shtelt, leur humanité fantôme nous entraîne à regarder ces toiles tels des ex-votos magnanimes et grotesques. Le trait est fin, près de la caricature et de la gravure goyesques : beaucoup de temps leur est consacré. Une pâte tailladée, une glaise, du goudron pour ces pendus la tête en bas, ces agonisés de la terre qui trouvent encore moyen de parader avec leurs sacs de médailles, leurs uniformes trop grands, cette rage incognito qui nous rappelle les déboires de hier, le fatras de demain et le chaos du jour.
Peintre politique au sens de Goya, pictographe de la peine et du déguisement, Ben Istri joue l´air de rien dans la cour des grands. La force poétique et magnétique de ces toiles arrachées au panache courtisan nous pousse à croire outre le sentiment d´un goût profond pour la farce avérée que quelque chose de grand se dessine. Quelqu´un avec un propos, un univers et des moyens pour le traiter. La puissance de l´allégorie, la jubilation des métaphores, le souci de raconter et d´éviter les pièges d´une plasticité de plaisance, tout est en place.

La lucidité de l´artiste devrait lui permettre d´enjamber quelques embûches. Il sait ce qu´il ne doit pas abandonner, il connaît et appréhende ce qu´il doit répondre pour advenir. Sa méfiance et sa pusillanimité envers une reconnaissance précoce le guident, espérons qu´elles ne freinent pas son essor. Peintre rare à la production lente, il est la révélation de ce printemps 08. Depuis Richard Baquié, Michèle Sylvander et Gilles Barbier, nous n´avions pas vu à Marseille un travail de cette envergure.
Les superlatifs n´y suffiront pas.
Drôles, touchants, tristes, poignants, savants et enfantins, les hérauts du gai savoir – de la gaïa scienza -, nous n´arrivons pas à quitter ces figurines. S´en procurer trop vite serait de la gloutonnerie. C´est comme le caviar, il n´y a que les porcs pour employer la louche.
C´est fait dans le temps avec le temps et l´on ne peut transposer Lascaux dans son salon à l´aide d´une scie-sauteuse. Fresque des temps modernes à la fois immémoriale et ultra-contemporaine, la peinture de Gilles Ben Istri donne à voir et à penser que de monde meilleur il n´y en a pas et jamais eu. Tragique sans être grave, pauvre sans être démuni, il ne promulgue pas d´état pour entendre cette musique aiguisée qui scalpe nos certitudes quant à une représentation tranquille ou de confort. Guerre intérieure, désolation au pathos confondu, mis à terre, liquéfié, joie rare du grigri, du gribouillis au dessin d´enfant rendu dans toute sa force. Humilité et orgueil se chevauchent dans un champ de bataille où demeurés et assaillants se mêlent, dictateurs déchus, montreurs d´ours ou cow-boy dégingandé font la nique aux bons offices. Iconoclastie bien balancée, romantisme percuté sur la rocade, nous n´avons plus d´alibi pour défaire ce que nous aimons.


Emmanuel LOI


exposition croisée de Gilles Ben Istri
La Tangente, 11 avril - 18 mai
hall des antiquaires, marché aux puces
130, chemin de la madrage ville, 13015 Marseille
tel: 04-91-58-30-95
la.tangente.free.fr
la.tangente@free.fr
et
La Poissonnerie, 25 avril - 15 mai
360 rue d´endoume, 13007 Marseille
tel: 04-91-52-96-07 ou 06-13-14-68-35
lapoissonnerie.free.fr
lapoissonnerie@free.fr



TANGENTE - Ben Istri - POISSONNERIE : Double bind ou bing bang


SOMMAIRE

Françoise Rod " Évidements " : Les objets du temple



Françoise Rod “évidements”, installation, fins de cièrges de la paroisse de Cuges Les Pins, 2008
Françoise Rod “Évidements”, installation, fins de cièrges de la paroisse de Cuges Les Pins, 2008

      L E S
       O B J E T S
        D U
         T E M P L E

Quelle est l´Asie Majeure ? Que majore t-on dans le mineur ? Existe-t-il des formes nobles, des matériaux plus sourds ou plus consistants ? Qu´avons- nous besoin d´oublier afin de faire revivre certaines choses, certains plis du passé, sous d´autres lumières, avec d´autres prétextes ? La solennité d´un art mineur nous fait aimer l´art de circuler parmi des jardins, des vestiges, des ruines de temples. A l´intérieur de certaines cryptes, il est impossible de reconnaître la diversité des âges entre un outil agraire ou un vase funéraire. Françoise Rod a instauré et butiné une accumulation d´opaline, de profils d´objets dans le cadre de la galerie Meyer.
La cire religieuse et sa transparence donnent une lueur diaphane, arrêtent le temps. Evocation des ablutions, récipients dont la forme et la modulation relèvent de contenants ésotériques : onguents, son, semoule, olives. Les empreintes des objets usuels qui ont servi comme moule et dont nous avons l´empreinte molle et diaphane sont à la base et trivialement des seaux, des bassines, des gouttières et différents formats de poubelles.
Travail qui interroge le temporel, la mémoire d´un ustensile fêté dans sa forme vide, son aura, son halo. Anthropologie méditerranéenne méditative (propre à célébration) dont l´artiste sort avec méthode, elle instruit un procès de transparence, elle mentionne "l´envie qui est dans le cierge", envie comme le nom que l´on donnait à la sucette ou bâton candi que l´on vendait dans les foires. La soif du religieux hypostasiée par l´abandon, par la constitution de poses endormies, l´assoupissement de formes faites pour recevoir et qui attendent "l´image intérieure de quelque chose d´évasé". Ce travail sur le sépulcral tient compte du diaphragme entre païen et esthétisant.
A quoi bon conserver des choses inutiles, faites avec des restes de cierges d´église refondus et assemblés ? Est-ce que l´ensemble de ces trouvailles, de ces reliquaires qui rappellent Morandi et la résine, l´obstination de Beuys et les fûts de Toni Grand gagnerait à être célébré sur piédestal et éclairé comme des verreries étrusques ou de Murano ? Rien n´est moins sûr. Butin d´un musée, réserve des oeuvres non classées, l´opacité ainsi que le jeu entre mou et dur, fonte et réduction nous indique que l´art difficile du démontage spécifie un soin très précis. Grotte ou crypte, arrière-boutique d´un tourneur ou d´un céramiste, l´ensemble formant une pyramide qui s´écroule rappelle les bords du Jourdain, l´oint d´huile d´olive.
Un art du sanctuaire et de l´obole, c´est à terre que cela se passe.
Tous objets de rite et de réserve fait en terre (la tôle, l´aluminium sont venues bien après le cuivre, lui-même tardif et postérieur à l´étain). Entrepôt de choses gardées et abandonnées, coin des potiches, poteries de pâte à modeler, inventaire recomposé. Le mythe reste fragile. Et une meilleure monstration ou cadrage, la finition des supports, un soin plus achevé du socle durciraient la proposition.

Nous avons affaire à de si vieilles choses nouvelles. Fabrique ludique et rituelle du résiduel. Recevoir du vide, l´attendre, une fondation de la recomposition feuille pour feuille, bougie par bougie, graton par graton, telle une crêpe. Fragilité, dégradabilité, évanescence. F. Rod joue de la balance entre signe sensible et obsolescence du seing, de sa signature.

Emmanuel LOI


Galerie J-F Meyer
du jusqu´à ce qu´on la vende

43, rue fort Notre Dame
13001 Marseille
du lundi au samedi de 15h à 19h
tel : 04-91-33-95-01



Françoise Rod " Évidements " : Les objets du temple


SOMMAIRE

Nadine Agostini - UN JOURNAL D'AJACCIO


FESTIVALS DE POESIE ET DE PERFORMANCES



Photos du festival : AKENATON Lecture de Nadine Agostini

UN JOURNAL D'AJACCIO


Lundi 19 mai 2008
8h00 – Toulon. Soleil. Quai d´embarquement. Ferry. Direction Ajaccio.
Une jeune femme déménage. Valises, paniers, bidons de lessive, téléviseur. On dirait qu´elle vient de se faire mettre à la porte. Elle n´est jamais allée en Corse. Je me dis qu´elle va rejoindre un homme pour vivre avec lui. Qu´il aura disparu quand elle arrivera. Qu´elle sera bien embêtée avec son barda.
Une voiture de rallye. Des motos et des motards. Je devrais appeler Bernadette mais elle doit être en train de conduire pour se rendre à son travail. Oh ! plein d´hommes avec des têtes ma-gnifiques ! Ce doit être l´euphorie qui me fait voir autrement les gens ce matin. Néanmoins, je laisse message à Valérie pour lui signaler ce fait inhabituel.
Intérieur du bateau. La radio diffuse "More than a woman" (voir "Saturday night fever").
Hier Philippe Castellin a mailé, Julien Blaine a mailé, Marina Mars a téléphoné. On a parlé de dyslexie. C´est la première fois que quelqu´un décrit les mêmes "symptômes" matinaux que les miens. Durant deux bonnes heures, elle ne comprend pas ce que disent les gens.
Réconciliée avec ma mère qui a insisté pour m´accompagner à l´embarquement. Quand même, elle n´a pas pu s´empêcher de dire que j´étais mieux avec les cheveux attachés que dénoués. "Tes cheveux lâchés ça ne ressemble à rien ! Pourquoi tu ne les fais pas friser ?" Je savais qu´elle ne tiendrait pas longtemps sans faire de réflexion. Peut pas s´empêcher de me trouver laide quand ce n´est pas débile.
13h30 – Sur le pont. Sous une bâche. Assise sur un tabouret tournant à une table ronde. Me maquille. Un homme jeune vient s´asseoir à côté de moi et m´observe attentivement. Fais comme si je ne le voyais pas.
Le bateau aura une demi-heure de retard. La pluie. Fine et glacée. Une femme me jette un coup d´œil ironique. Suis la seule à porter robe d´été et chaussures ouvertes. Je lui réponds par un grand sourire chaleureux.
A l´intérieur du bateau, des passagers râlent après les Corses en raison du retard et de la pluie !


Marina Mars - Photos du festival : AKENATON Performance de Marina Mars

Mardi 20 mai 2008
9h00 – Il pleut. Il fait froid. Chez Philippe Castellin. Dans le salon.
Hier 14h45 port d´Ajaccio. Pluie. Pluie. Philippe attend sous un parapluie. Il tient à tirer mon énorme valise. Je ne comprends pas ce qu´il dit. Je n´arrive pas à courir avec mes chaussures compensées. Il met ma valise dans un 4x4 et nous montons dans un autre. Il faut aller chez Chronopost chercher les flyers et les affiches pour annoncer la soirée du 21. Sortons de la ville. Zone commerciale et industrielle. Chronopost. La fille dit "C´est Ciblex le transporteur c´est écrit sur votre papier". On lui demande où c´est. Elle s´énerve. Ne va pas donner l´adresse d´un concurrent. Je demande un annuaire. Pas de Ciblex à Ajaccio. On appelle le livreur sur le numéro de portable qu´il a noté sur le papier. Il ne rappellera jamais. On se rend auprès d´une autre entreprise de transport. Ah ! C´est SGL qui fait Ciblex. On va chez SGL. Ils ont un colis. Où est le second ? On retourne en ville. A l´atelier de Doc(k)s qui se trouve sous une belle maison. Philippe imprime du texte au verso des flyers. Je plie, pose des questions techniques. Il consulte ses mails. Chronopost ! Un colis. Livré vendredi.
Visite du palais Cyrnos. Belle demeure qui mériterait qu´on y fasse des travaux. Pièces hautes de plafond. Parquet au sol. Un comptoir avec un grand miroir derrière. Escaliers en carreaux de ciment.
Je dis que peut-être un voisin a récupéré le colis. Philippe mène l´enquête auprès d´un voisin apparemment sans y croire. Je me dis qu´il ferait un très mauvais détective. Finalement, c´est bien un voisin qui avait réceptionné et oublié de dire qu´il avait le colis.
Entre-temps, Philippe a demandé à Jean Torregrossa et Julien Blaine (que Jean est allé chercher à l´aéroport) de se rendre chez Chronopost. Ils arrivent. Ils ont bonne mine. Julien déballe un grand livre recouvert de tissu lilas ou parme favole e altre storie – fables et autres textes sur son travail édité par la Fondazione Berardelli. Blabla. Hi hi !
J´appelle Lilas. Il y a de l´orage chez nous. J´appelle Didier. Il croit que je suis dans un village! Pourtant, il m´a demandé je ne sais combien de fois où j´allais et j´ai toujours répondu "Ajaccio".
Arrive Catherine Poitevin mais ce n´est pas la femme de Julô ! C´est une jeune fille qui s´occupe de la communication.
Nous rendons dans un bar. Sur le chemin, Philippe lui dit que je suis tellement large qu´il me faut un lit en 250. Charmant ! Catherine rit. Je comprends que c´est la manière de Philippe de flatter les demoiselles : dénigrer une femme pour donner à une autre l´impression qu´elle est belle. Je me promets que s´il s´amuse encore une fois à faire une allusion désobligeante sur mon anatomie, à me faire passer pour un monstre de cirque, je lui mets un parpaing dans la tête. ça lui remettra le cerveau en place. Après le bar elle nous quitte.


Julien Blaine - Photos du festival : AKENATON Lecture de Julien Blaine

Nous rendons dans un restau. Table ronde. Ils parlent de Monod.
Je vais dormir chez Philippe. Arrive son fils Elie, un beau garçon de vingt ans.
Levée à 7 heures. Lis l´introduction à l´exposition de Joseph Beuys au Centre Pompidou. Regarde la ville / la mer par la fenêtre ouverte. Philippe part travailler. Elie se lève.
21h20 – Jean-François Meyer et Marina Mars sont arrivés en fin de matinée.
Restaurant. Après quelques whiskies. Les uns et les autres.
Jean-François - Vous êtes pas dans l´esprit fluxus. Vous êtes dans la hiérarchie.
Jean - Nous sommes rigoureux.
Philippe - Tu verras les petits cubes… tu vas être content.
Marina - Vous êtes un peu chauds là. Vous devriez vous calmer.
Philippe - Quand on présente une exposition chez toi, on se pose des questions.
Jean-François - Mais là vous surestimez la galerie.
Philippe - Pourquoi j´ai des moules là ? Chaque fois qu´on fait une exposition chez toi, on se pose la question supplémentaire : est-ce qu´on peut vendre ça ou pas ? Kennedy on l´a jamais vu nous. Les trois autres c´est pareil hein ! Je lui donne des moules elle est amoureuse.
Jean-François - A Marseille tu peux plus en bouffer.
Marina - C´est toi qui veux du curry de gambas ?
Jean-François - Moi je veux les deux vidéos.
Jean - Jean-François, on t´a montré toutes nos œuvres.
Jean-François - Mais moi je veux les deux vidéos.
Nadine chante - Quand Julô soulève son tricot / On voit ses abdominaux
Jean-François - Donnez-moi les vidéos et puis c´est tout !
Philippe - Il faut le cadre.
Jean-François - Mais non ! Je veux simplement amorcer le truc. Passez-moi les vidéos.
Philippe - Mais les trucs vidéos qu´on a faits sur le littoral corse, c´est quoi ?
Jean - Mais c´est une pièce fondatrice !
Philippe à Julien - Tu connais ma chanson sur Geronimo ?
Jean-François - Vous devriez le faire en public.
Philippe - J´en ai fait trois. Un disque qui s´appelait " Attention l´armée ".
Julien - A.G. fait des livres dans une collection…
Philippe - Il est mort depuis vingt ans !
Jean-François - Pour moi, c´est agréable de vivre avec des timbrés comme vous.
Philippe - Je me suis retrouvé avec le pare-chocs jusque-là ! J´avais tout qui gonflait. La vache c´est vrai.
Julien - Tu as jamais été dans Geranonymo !
Philippe - C´est pas vrai ! Je me souviens très bien pourquoi on s´est disputés. C´est à cause de la brochette.
Jean-François - Je me suis dit : ce Castellin il est malin. On est dans une période où tout le monde pompe tout.
Julien - A quel moment les choses deviennent-elles inacceptables ?


Marina Mars - Photos du festival : AKENATON Performance de Marina Mars

Mercredi 21 mai 2008
Hier matin au café avec Julien. Puis déjeuner avec Philippe tous les trois. Ne me souviens absolument pas de la conversation. Devais être absente. Puis Julien parti faire la sieste. Après-midi à l´atelier d´Akenaton. Visionné divers CD-rom. Marina "La Prédicatrice" et Bartoloméo Ferrando me font hurler de rire.
Fin d´après-midi, Jean nous a amenés, Marina, Jean-François, Julien et moi boire un verre au bout de la presqu´île des îles Sanguinaires. Il ventait. Il pleuvait. La mer était anthracite. Le ciel aussi. Julô a reçu un message. Son père hospitalisé. Retour à l´atelier. Whisky. D´où la conversation décousue au restaurant hier soir. Avons regardé deux vidéos. L´une : Jean qui articule sur Yesterday chanté par Tino Rossi. L´autre : collage subliminal belles filles dénudées à toute vitesse les images.
Au téléphone, Didier me demande si Bastia c´est beau ! Pourtant j´articule.
Hier soir dans la cuisine. A mâchouiller des bonbons. Durant près de deux heures Philippe a parlé technique. Et puis il a soulevé une des questions que je me pose : pourquoi les poètes contemporains ne parlent-ils pas de la mort ? Qu´on n´aille pas me citer untel. La mort n´est quasiment jamais abordée. Pourquoi ? Nous avons cherché des réponses.
Je note un fait étrange : à chaque fois que je vois Philippe, je serre tant les lanières de mes chaussures que je me blesse la cheville droite. Cette fois-ci, la pluie a contracté le cuir.
Quand même, ça m´intrigue cette histoire de cheville. Je vais en chercher l´explication symbo-lique. Ah ! Oh ! Ben ça ! Chez les Chinois "la cheville est un rappel de certaines parties intimes du corps de la femme et " Oh ! etc. Donc, si je choisis cette option, je comprends pourquoi je serre tant les lanières. Choix n° 2 : " chez les Bambara elle évoque les notions d´arrivée et de départ" ça doit être ça. Choix n° 3 : "chez les Grecs et Romains, elle est un point d´attache des ailes… symbolise l´élévation, la sublimation de sa signification propre." Bon, j´ai compris.


Marina Mars - Photos du festival : AKENATON Performance de Marina Mars

Jeudi 22 mai 2008
Hier fatiguée et un peu déprimée. Midi déjeuner avec Julien et Philippe au soleil. Enfin ! Toujours aucun souvenir de la conversation.
Après-midi fait un tour à la bibliothèque où sont rangés des livres très anciens que je n´ai pas consultés (de toute manière il n´y avait personne à l´accueil), puis à l´atelier. Et puis au Palais Cyrnos avec Marina, Jean-François et Julien. Philippe réglait un ordinateur, le son. Il avait installé la vidéo de "La Prédicatrice" en boucle. Marina s´entraînait. Julien aussi. Pris de la vitamine C. Et puis nous avons dansé et ri Marina, Julô et moi. Du coup, le soir, pas trop le trac.
Les gens sont arrivés progressivement à partir de 20h30. Une quarantaine de personnes peut-être. Qui n´était pas nécessairement au courant de ce qu´elle allait voir / entendre. Un verre de vin au comptoir tenu par Jean et Jeanne, son épouse.
Public curieux, attentif, sympa. Nous sommes intervenus deux fois. Toujours dans le même ordre. Julien ouvrait. Marina fermait. Julien a soufflé dans des tubes pour câbles électriques (il me semble) et dit ses textes avec le souffle, la voix métallique, la pêche. Marina a fait sa performance balles de ping-pong / pierres / lapidation et celle de la marelle durant laquelle l´ordinateur a merdé et le son disparu ! Je me suis dit qu´elle allait tuer Philippe à coups de talons. Mais elle a assuré avec le sourire. Les gens ont beaucoup aimé son travail. Faut dire que c´est assez réjouissant. J´ai lu avec un tablier "la corse gastronomique" (c´est écrit sur le tablier, ce n´est pas un de mes textes !) extraits de The Cherry on the Cake dont le texte sur la poussière (mouchoirs lever poussière de mon corps) et Consultable avec un loup ce qui m´a permis de prendre une certaine distance et ne pas trop buter sur les mots, bégayer. Marina avait crêpé mes cheveux.
Ensuite restau avec Jeanne, Catherine et une femme dont j´ai oublié le nom.
Et puis dans la cuisine à parler jusque très tard dans la nuit. Philippe a raconté le travail sur les cubes de plexiglas
Ce matin complètement sonnée. Un peu culpabilisé de n´être pas allée aider Jean et Philippe à remettre de l´ordre dans les salles du Cyrnos.
Sinon, il faut noter que je passe mon temps à débiter des conneries. C´est navrant.


Marina Mars - Photos du festival : AKENATON Performance de Marina Mars

Vendredi 23 mai 2008
Hier midi, déjeuner avec Philippe et Elie en terrasse en bas de chez eux. Avons reçu message SMS de Julô qui disait à peu près "Coincé à l´aéroport. Vive l´insularité !"
Passée chercher Marina à l´hôtel. Elle était toute belle dans une robe de satin dont la couleur était entre le caramel et le marron glacé. Nous avons fait les boutiques, à la recherche de petites choses à ramener, et d´étranges rencontres. La propriétaire d´un magasin de souvenirs était persuadée que nous faisions partie du salon de la voyance et que j´avais des dons, elle le voyait dans mes yeux, s´étonnait que je nie. Dans la rue, deux policiers se sont avancés vers nous. L´un d´eux reconnaissait Marina. Il travaillait il y a une dizaine d´années à La Plaine (Marseille). Enfin, alors que nous buvions un verre en terrasse d´un bar, sur le port de plaisance, le docteur Ruffo (que nous connaissions toutes les deux) a pris place deux tables plus bas. En fin d´après-midi, nous avons retrouvé Jeanne à la librairie où elle travaille, et nous avons pris un café avec elle et Jean. Puis nous sommes remontés à l´atelier.
Jean-François et Marina nous ont invités dans un bon restau où nous avons pu goûter des spécialités locales. Ils repartent cet après-midi.
Hier, au téléphone, Didier a demandé "Tu es heureuse là-bas ?" Répondu calmement "Oui." C´est étrange cette manie qu´ont les hommes de nous demander si on est heureuse ici, là-bas, ailleurs, avec eux, pas avec eux. Qu´est-ce que ça veut dire "heureuse" ?
Je contemple la ville et la mer. Des mouettes ou autres oiseaux du même genre planent avant de se poser sur les toits. La plupart des façades jaune. Sur la grande place, à gauche, voitures an-ciennes de rallye viennent se positionner. Lis tous les titres de tous les livres alignés sur les étagères. Me souviens du contenu de certains que je croyais avoir oubliés.
Tout à l´heure, Philippe m´a parlé mais je ne sais pas ce qu´il a dit. Evidemment, ici pas plus qu´ailleurs, je ne comprends pas ce que les gens disent le matin. Je vais aller me promener au soleil.
Cet après-midi, reprendre le bateau. Six heures pour reprendre mes esprits, retrouver les gens qui ont un discours vide, reprendre la vie normale c´est-à-dire ne plus communiquer directement ou communiquer pour de faux, écouter les mensonges, ne pas répondre, retomber dans les discours qui n´ont pas de sens / d´intérêt, fuir par la pensée.
15h00 - Sur le ferry. Sur le pont. Retour. Ce matin coupé les cheveux à Elie aux ciseaux. Je ne l´avais jamais fait sur quelqu´un. Déjeuner avec lui et Philippe qui a raconté un rêve. J´ai alors réalisé que, chez lui, je n´avais pas rêvé. Ni des morts ni de rien du tout. J´avais juste dormi.
Comme il n´a pas réitéré ses insultes à propos de mon anatomie, je ne l´ai finalement pas assommé. Pris par contre beaucoup de plaisir à discuter avec lui.
18h00 – Le bateau est parti avec une demi-heure de retard. La Corse a disparu depuis un bon moment. Une femme a affublé son chien d´une casquette en tissu écossais rouge. Comme elle ne tient pas bien sur la tête de l´animal, elle passe son temps à la réajuster. Je me perds, je perds le sens de l´orientation, j´essaie d´ouvrir une porte automatique et une femme me dit doucement "C´est ouvert"
21h00 - Un jeune homme me suit partout sur le bateau. Reste auprès de moi sur le pont venteux. Arrivée au port de Toulon. Me rends compte que c´est celui qui s´était assis à ma table à l´aller, alors que je me maquillais ! Il a un regard triste. Il est comme vide. Je ne l´agresse pas. Je ne lui demande pas ce qu´il a à me suivre comme ça. Je ne lui demande pas s´il est mon ange-gardien. Ce doit être lui. Sinon, que ferait-il encore ici et pourquoi se tiendrait-il auprès de moi en permanence ? Allons Agostini ! On arrête de délirer ! Tente de le regarder dans les yeux. Vite il baisse les paupières. C´est un détective privé. C´est idiot comme hypothèse mais faut bien chercher des explications hein ! Non. S´il était détective, il ne se tiendrait pas en permanence à vingt centimètres de moi. A moins qu´il ait suivi quelqu´un d´autre qui a fait les mêmes aller-retour que moi et qu´il veuille faire croire que je l´accompagne, qu´il m´ait prise pour couverture. C´est quoi ce mot ? Je ne suis pas une couverture ! Non. Il n´est pas détective parce que longtemps sur le pont il n´y a plus que nous. C´est un tueur. C´est un fou qui a décidé de tuer une femme qui ressemblerait à sa mère parce qu´il ne parvient pas à tuer sa mère ou alors il l´a déjà tuée et ça lui a plu et il veut recommencer. Bon ! Il ne semble pas non plus vouloir attenter à ma vie. Encore un mystère que je n´éclaircirai pas. Mais, on le sait, les hommes ont souvent des comportements incompréhensibles.


Marina Mars - Photos du festival : AKENATON Performance de Marina Mars

Samedi 24 mai 2008
Complètement sonnée. Perdu la voix. L´airain bloqué. Mal partout. Comme battue.
Dans la boîte une lettre pour une femme qui habite dans la rue et dont les deux premières lettres du nom de famille sont AG. Au dos de la lettre le nom de l´expéditeur qui commence par C. et un numéro d´écrou.
Fait étrange : je n´ai apparemment plus peur de conduire ! Fouler le sol de mes ancêtres m´a-t-il redonné confiance en moi ? En les autres ? Pourvu que ça dure !
Soirée chez C. Nous étions six. Un de ses copains, assis à côté de moi, m´a tellement tapé sur le système que je lui ai donné un grand coup dans le bras. Sans explication. Et puis je suis partie. Je savais bien qu´il me serait impossible d´écouter les imbéciles.


Nadine Agostini


Marina Mars - Photos du festival : AKENATON Lecture de Nadine Agostini

.


.


Nadine Agostini - UN JOURNAL D'AJACCIO


SOMMAIRE

Aïcha Hamu - VF GALERIE : HOOLOOMOOLOO



Aïcha Hamu “STEP BACK”, 2008, Impression sur papier marouflé, tissu, 290 x 200 cm, courtesy VF Galerie
Aïcha Hamu “STEP BACK”, 2008, Impression sur papier marouflé, tissu, 290 x 200 cm, courtesy VF Galerie


HOOLOOMOOLOO

Le nom sonne comme un loukoum ou une sérénade à l´ukélélé qui chanterait Holly Molly et Hollywood dans le même wagon. Le wagon de nos rêves perdus et des magazines glamour. La gloire des postiches de l´Amérique, une donne reconvertie avec malice et cruauté des signes qui ont marqué la mythologie des sixties, une civilisation de l´essor, le boom de la libre entreprise et du consumérisme glouton. Aïcha Hamu a composé une exposition où la dérégulation de la perception de l´icône nous joue des tours. Ce qui aurait pu être un gadget ou une volonté simple de jouer, d´emboutir l´image d´un mode de vie et de représentation des images les plus totalitaires qui soient, devient par la ruse et la distance une proposition de déminage.


Aïcha Hamu “SHOOTING”, 2008, broderie sur skaï, capitons, mousse, bois,70 x 167 x 15 cm, courtesy VF Galerie
Aïcha Hamu “SHOOTING”, 2008, broderie sur skaï, capitons, mousse, bois,70 x 167 x 15 cm, courtesy VF Galerie

A la fois hommage aux signes d´asservissement, la messe partagée des gestes et des postures qui codifient les années soixante, et règlement de compte envers la piété d´un rayonnement supposé remplir les projections de bonheur conforme, l´ensemble du dispositif mis en place à la galerie VF témoigne d´une belle vigueur et d´une sacrée maîtrise de la part de l´artiste marocaine. La critique amoureuse est souvent plus féroce que la plate dénonciation.
Née en 1974, elle travaille sur les fonds baptismaux de la propagande héroïque et traite une période qui est celle de ses parents : la terrible banquette de limousine avec la reproduction en médaillon du couple mythique JF Kennedy et Jackie arrivant à l´aéroport de Dallas et descendant d´un DC 8 d´American Airlines pour aller au devant de ce qui les attend, les pom pom girls pixélisées à l´extrême avec leurs chrysanthèmes qui les épin-glent tels les taureaux brandés, l´allégresse acide du chapelet de corail en pop corn qui reçoit le visiteur, le son et la lumière sortant d´une fente d´un poste à galène qui évoque la chaise électrique, tout un caravansérail de mythèmes du gringo turgescent et de la wamp est cadré. Gloire et soleil, ombre et lumière. Jeu de pistes, insémination des artifices du regard codé et encodé. Une vision sur et au sujet des visions. Le traitement et la stylisation de ces nouveaux retables prouvent s´il le fallait qu´on n´est pas là pour s´amuser ou ricaner. Ces gestes d´images, le besoin de montrer et de se rassurer à base d´images, sont positivement sérieux. Le déconditionnement ne s´opère pas à la légère.
A la différence de Warhol et de Liechtenstein qui systématisent une mise en batterie de séries déclinées de l´icône/affiche/suaire, Aïcha Hamu soulève des pans d´un savoir illustré : les images nous révèlent plus qu´elles nous relèvent. Les aimer ne nous abaisse pas, les collecter fait plaisir, se grimer avec peut satisfaire et griser, les dépouiller et les redécouper un jeu qui n´implique aucune fatalité a priori. Que nous disent les images que nous avons le plus vu reproduites ? Que le monde se doit d´être le même pour tous, vendu comme tel. Et que nous pouvons nous glisser dans des interstices que calculables et définissables par chacun dans une sphère d´auras dététanisés. Les séries de dessins et l´écart entre les choses montrées avec des techniques différentes, diffraction, gommage, saturation, stylisation, prodiguent un sentiment de jubilation experte.
Au lieu de quêter et jouer une reconnaissance anthropologique du détournement, l´artiste nous convie pour un bal des déb´ sacrément tonique à ironiser sur la senteur de hier. Combien sont-ils et sont-elles à pâlir de ne pas être sur les palissades ? Le fonds commun originel d´une banque de données imaginaires et symboliques fait crépiter sous nos yeux et à nos oreilles la rafale des flashs et des décapsuleurs, une salve de rodéo qui salue, cirque de l´élection des mirages, l´agonie de l´entertainment dans sa sanctification païenne. Wooh !


Emmanuel LOI


Exposition personnelle Aïcha Hamu
3 mai - 14 juin
Galerie VF
15, Bd de Montricher, 13001 Marseille
04-91-50-87-62 ou 06-14-14-58-81
www.vfgalerie.com - info@vfgalerie.com



Aïcha Hamu - VF GALERIE : HOOLOOMOOLOO


SOMMAIRE

Mika Biermann " Photocopie célibataire " - LE LIÈVRE DE MARS




Photocopie célibataire

Ce vendredi 6 Juin, jour de Vénus Mika Biermann a décroché le flot de photocopie, accrochées au mur de la librairie " Le lièvre de Mars ", pour les offrir au public. Chacun pouvait quitter les lieux avec l´image offerte ou les images, car il n´y avait pas de limitation au nombre ; chacun pouvait donc choisir ce qu´il voulait parmi toutes celles-là. L´exposition s´intitulait : "photocopies célibataires" ; Qu´en était-il de ces représentations exclusivement de femmes, toutes célibataires (peut-être) ? Sans doute vaut-il mieux imaginer qu´elles sont toutes célibataires, toutes à prendre. Ces femmes sans passé, sans histoires, sans origines, sans attaches. Réduites à la seule apparence de leur corps. Corps aussi bien beau, gracile que laid, ou obscène … Images de femmes issues de sites érotiques voire pornographiques (sites également gratuits), comme il y en a à la pelle. Images de corps, de postures, images de la sexualité ou du fantasme de la sexualité ; Représentations qui permettent toutes les projections. Inonder donc le monde de ces "femmes nues", les murs de cette librairie, comme le monde en est inondé. Ensuite les donner, comme les femmes peuvent aussi se donner. Cette installation est-elle seulement obsessionnelle, comme le sujet, lancinante, langoureuse ? Cela conforte ou dénonce -t -il ce va et vient mécanique de la photocopieuse, réducteur qui résonne comme en écho à l´acte sexuel et qui nous parle aussi de solitude,d´attente, de désir, de plaisir, de perversion….... la liste serait longue...... Il y a donc cette quantité, quantité de corps et de photocopies avec leur artificialité et leur pouvoir néanmoins de séduction. Faire 3 ou 30 ou 300 dessins qui tiennent donc à la fois du dessin et de l´écriture conjugués ; Faire cela simplement, quotidiennement, "comme l´on fait la vaisselle". Quantité d´actes, petits, quotidiens anodins, vivants et morbides à la fois. Quantités d´actes et quantités de femmes à la fois présentes et vides. Ce travail oscille entre la complaisance et la provocation. Représentation d´un monde et de ces femmes, peut-être déjà en décomposition. Monde auquel à la fois l´on participe et que l´on repousse. On appuie sur le bouton de la photocopieuse, sur le bouton de l´ordinateur également. La jouissance comme à portée de main.


Mika Biermann “ Photocopie célibataire ”

Mika Biermann “ Photocopie célibataire ”, Dessins & Photocopies, environ 2000 dessins
Mika Biermann “ Photocopie célibataire ”

Avec le livre publié récemment "Ville Propre", polar édité par une petite maison d´ édition/galerie d´art, " La Tangente", galerie qui se situe dans le hall des Antiquaires du Marché aux Puces de Marseille ; On crée le lien, car l´artiste est avant tout un écrivain et ces images participent, prolongent son monde. Ces photocopies sont aussi la page du livre mise au mur. Ce livre qui nous parle aussi d´une forme de décomposition, de quelqu´un atteint d´une affection rare, la mysophilie, d´une femme qui découvre et éprouve du plaisir, jouit donc grâce à la saleté, à l´ordure. Le pourrissement des choses joue un rôle primordial dans le déclenchement de la libido ; " Les ordures ménagères" jouent un grand rôle. Et à voir toutes ces femmes, sur le mur de la galerie, déliquescentes, offertes, je ne sais pas s´il ne s´agissait pas en quelque sorte d´une autre forme "d´ordures ménagères" ; Sans doute n´est- ce qu´une interprétation personnelle. Dans tous les cas, l´univers de Mika Biermann était bien là. Laissant aussi la place à la question coupable ou non coupable ? Car il s´agit bien d´un roman policier dont je ne dévoilerai pas la fin. Coupable ou non coupable d´emporter avec soi, l´image caricaturale d´un corps, d´un plaisir imaginé, projeté ?
Les figures féminines, icônes de l´ordure, étaient bien là, gratuites, offertes, vivantes et désirables. En contrepoint du livre, participantes devant l´Eternel.

Dominique CERF


Mika Biermann
la librairie Le Lièvre de Mars
21, rue des 3 Mages, 13001 Marseille.
tel : 04-91-81-12-95 - http://librairie.lldm.free.fr



Mika Biermann " Photocopie célibataire " - LE LIÈVRE DE MARS


SOMMAIRE

Galerie MEYER-LE BIHAN - (CRIS, CHUTES, ET MADONES)




LE CRI DU RENARD PALE, ... LA CHUTE DE PHILOMELE
(Cris, Chutes, et Madones)


“Les écrits emportent au vent les traites en blanc d´une cavalerie folle”
Jacques Lacan, “Écrits 1”

“crachat d´orgeat au pieds du lit/ blanc orgeat dont me saoulait ma mère”
Johane Juan (extrait de “L´éVentail” de Julien Blaine et Antoine Simon)

“Le premier combat est de se libérer des représentations sociales et idéologiques imposées par la tyrannie spectaculaire, reconquérir sa vérité personnelle qui est d´ordre existentielle contre les schémas imposés. Combattre la tyrannie des médias de masse.”
Guy Debord, “La société du spectacle”




La légende raconte que Pandion roi d´Athènes maria sa fille Procné à Terée roi de Thrace qui l´avait secouru des barbares. La légende raconte que la sœur de Procné, Philomèle, "celle qui aime le chant", fut violentée par Terée lors du voyage que celui-ci avait fomenté dans le but de la posséder, et que celui-ci l´enchaîna avant de lui couper la langue afin que son crime reste secret. Philomèle enchaînée mais nourrie par un berger tisse à l´aide d´une pelote le récit de son martyre avec sa bouche sans langue. Le tissu parvient entre les mains de sa sœur qui la venge en faisant manger à Terée leur enfant. Le récit de cette tragédie narrée par Serge Pey dans le numéro de la revue Dock(s) "Poésie et théorie" est ainsi interprété par le poète-performeur ci nommé : "Chaque poète est une Philomèle qui crache sa langue sur le fil barbelé des lignes". Au-delà de l´aspect tragique du mythe et de ses connotations œdipiennes si typiques, ce qui est remarquable dans ce récit c´est que le poète nous le désigne comme l´allégorie parlante de la fabrication poétique en général, et de la création poétique contemporaine en particulier. Ainsi ce constat : la poésie va chercher sa langue dans la nuit d´une bouche châtrée. Façon de dire que depuis le passage cométaire de Rimbaud chaque génération et chaque poète se devront de rechercher les formes et les critères de leur langue. L´allégorie introduit aussi l´idée de la séparation, ou la dichotomie, entre le mot et la chose, l´oralité et le texte, entre l´Être de la langue matérialisée et le Néant du lieu où elle naît, entre le corps d´où elle jaillit et la page, le tissu, ou la toile blanche du monde où elle viendra s´échoir. Il y a un autre aspect essentiel à ce mythe qu´illustre de façon frappante de par la similitude de son thème le mythe Dogon du Renard Pâle. Ainsi le vieux chasseur aveugle Ogotommêli lorsqu´ il décida d´initier l´ethnologue Marcel Griaule aux arcanes du Nommo et du Binu, lui enseigna-t-il le récit cosmogonique suivant: Yourougou le renard pâle, fils rebelle et turbulent du dieu Ama, désira posséder la parole. Il revêtit les fibres qui la portaient, le manteau-placenta de sa mère la terre, commettant de ce fait le premier inceste. Après qu´il eût causé un certain nombre de perturbations dans l´ordre de l´univers, et notamment qu´il eût transmis la parole aux humains, son père se décida finalement à lui couper la langue. Depuis, lorsque les Dogons désirent deviner l´avenir ils tracent un schéma sur le sable, sorte de damier dont les cases représentent leurs questions, puis attendent la nuit que le chacal (ou renard pâle) vienne y laisser une marque qu´ils interpréteront comme une réponse divinatoire. Une des corrélations entre les deux histoires c´est que les Dogons considèrent que la parole est littéralement tissée par la bouche, les dents représentant le peigne du métier, et sur les huit formes de langage qu´ils distinguent, la septième, la "parole énigmatique ou étonnante", celle de la littérature orale, est plus spécifiquement désignée comme "la parole du tissage". La richesse féconde en analogie de ces deux mythes nous permet d´introduire notre sujet particulier, l´exposition historique de trois artistes poètes et performeurs en la personne de Julien Blaine, Bernard Heidsieck, Jean-Jacques Lebel, en la galerie Meyer-Le Bihan, et au sujet plus général de la nature croisée : "verbi-voco-visuelle" (dixit Dick Higgins), ou si l´on préfère corporelle, orale, sonore, scripturaire, et plastique, conceptuelle, concrète, et existentielle, pour ainsi dire totale, d´un peu plus d´un siècle de création et d´expérimentation poétique.



Julien Blaine

Julien Blaine




Si l´on veut situer sommairement, en même temps que protester de l´historicité de la démarche et de l´œuvre de ces trois poètes et artistes, on pourrait partir d´un constat simple, la plupart pour ne pas dire toutes les avant-gardes artistiques du XIXème et du XXème ont compté des poètes parmi leurs initiateurs, le plus souvent cosignataires de leurs manifestes fondateurs; ce fait indiquant d´emblée que lorsque l´on parle de poésie contemporaine, on se situe irrémédiablement et de plein-pied dans la problématique de ce que furent historiquement les avant-gardes, et de ce qu´elles ne furent pas. Sur ce point les disciples de Debord auront leur avis, le même que celui de Picabia sur Breton. Pour ce qui est des trois poètes dont nous traitons précisément on ne saurait leur dénier le qualificatif d´avant-gardistes pour l´esprit de leur démarche comme dans la forme de leur œuvre, et y retrouver clairement une filiation revendiquée par ailleurs. Cette histoire connut des éléments précurseurs, cette sentence de Rimbaud notamment, "la poésie ne rythmera plus l´action. Elle sera en avant", et deux actes fondateurs. D´abord la parution en 1887 d´"Un coup de dés jamais n´abolira le hasard" de Mallarmé, où le texte par l´agencement typographique, et la réflexivité de la forme au sens, semblait vouloir s´extirper, ou s´envoler, hors de la gangue de papier du livre où il gisait comme lettre morte, pour venir projeter ses effets déployés et renouvelés dans un espace à la fois mental et matériel, au-delà. Projeté et incarné en somme. Ensuite l´irruption brutale des soirées futuristes dont les expériences typographiques et bruitistes, et la volonté affichée de rénover les formes plastiques et littéraires dans l´ambition d´atteindre un absolu de modernité, allaient influencer durablement la postérité en même temps que fixer la thématique, le ton iconoclaste, et le champ d´expérimentation des groupes qui leur succéderont. Ces soirées conçues dans l´esprit iconoclaste, violent, éphémère, et anti-symbolique, d´un anti-spectacle, ou l´exemple anarchiste d´une "propagande par le fait", seront aussi l´occasion des premiers "événements", assez généralement considérés par les générations suivantes comme les premiers exemples de ce qui sera désigné après la seconde guerre mondiale comme actions, happenings, events, ou performances, selon les tendances, les groupes, ou les régions. On voit bien d´emblée l´intrication entre les préoccupations de poètes comme Marinetti décidés à faire craquer le corset des formes littéraires "bourgeoises" et celles des peintres de cette génération engagés à tout crin dans l´exploration des limites du medium comme le formulera a posteriori Greenberg. Il y a aussi à côté de cette volonté radicale de libération par le décloisonnement des cadres anciens, le refus péremptoire des critères de l´industrie culturelle naissante et de sa marchandise vedette, le roman, mépris élitiste pour les formes "vulgaires" des sociétés démocratiques naissantes qui remontait aux premières figures maudites du romantisme. Ce mouvement historique de crispation-décrispation explosera au grand jour des Dada, grande messe improvisée de transgression des genres et des valeurs rendues caduques par le bal mortuaire de la "grande guerre", confirmant la présence des poètes en première ligne, avec Tristan Tzara, Hugo Ball, Schwitters, Raoul Hausmann déclamant ses poèmes vocaliques et élémentaires sous forme d´un rire éructé à l´image de la photographie de sa bouche en gros plan qu´il porte en emblème sur l´affichette où est inscrit le texte-partition de sa lecture. On ne peut s´empêcher en en voyant le témoignage photographique reconstitué de songer au "Cri" de Munch, toile emblématique et prophétique du mal-être de cette fin de siècle, et de la lutte existentialiste amorcée par ces artistes contre la culture matérielle et les procédés de la société de masse naissante. C´est dans ce contexte également que l´on retrouve une des constantes de ce qui définira la position face à l´histoire de nombre de ces avant-gardes, une égale volonté de revenir aux sources primitives de l´art en même temps que l´exigence de rechercher la voie futuriste d´une absolue modernité. On notera d´ailleurs que c´est à cette époque que naquit l´engouement pour la préhistoire, science balbutiante, et ses premières découvertes de renom comme la Vénus stéatopyge de Willendorf. Or le fait a souvent été souligné de l´analogie évocatrice de ses courbes avec celles qu´on pourrait déceler dans l´urinoir "Fontaine" de Duchamp, bien qu´avec un sens inversé, et le soupçon de ce que l´urinoir devrait à la vulve en évidence de "L´origine du monde" de Courbet, le père plus ou moins reconnu de la modernité "réaliste" en peinture, dont la "Fontaine" serait un négatif.

Bernard Heidsieck

Bernard Heidsieck

L´histoire de l´art du vingtième siècle naissait sous l´espèce tutélaire du plus primitif et à la fois banal des signifiants, le réceptacle-urnaire d´un ventre aussi rond que plein du vide dont il semblait appeler le regard, symbole phallique du pouvoir constructif du langage, autant que dévoilement de l´illusion phénoménologique de ses constructions culturelles. Ici s´inversait en un là ou La, et désignait le vide sur lequel s´articule le Il du sujet. C´était l´époque où Saussure venait de forger les concepts fondamentaux de la linguistique, et où Freud identifiait le processus du rêve comme un jeu visuel et verbal où le sens semblait assujetti comme automatiquement à ses effets de glissement. La forme prenait le pas sur le sens, ne laissant trôner face à elle que la pure corporalité autour du vide béant de la rationalité cartésienne élidée. Sur fond de cette explosion artistique, en même temps que de déchaînement guerrier de la Technique, le temps d´une courte séquence, les avant-gardes allaient fleurir à la poursuite frénétique du processus engagé vers un utopique Gesamtkunstwerk, ou œuvre d´art totale. Les groupes russes Zaoum et Oberiou nés de la rencontre des poètes aveniristes Khlebnikov et Kroutchënykh avec les peintres du "Valet de carreau" comme Malevitch et Gontcharova, le Bauhaus, et l´Art concret dont l´influence après guerre éclora dans la poésie néo-concrète brésilienne, auront pour résultat de fixer les bases théoriques et formelles de l´art contemporain d´après-guerre. Utilisation du corps, du son, insertion d´éléments du réel dans les compositions sous forme de collages et de détournements, montage photographique et typographique, recherche d´une lecture simultanée et projetée dans les trois dimensions, abolition des frontières entre langage et objets visuels, abolition des hiérarchies entre le prosaïque et le culturel, utilisation du hasard et mise au rang de matériau des discours, optophonie, optimisme et "Gifle au goût du public". L´élan forcené prendra fin avec la fermeture du Bauhaus et la liquidation jdanovienne (Daniil Harms exécuté d´une "balle" psychiatrique par le N.K.V.D.), tandis qu´en France, Breton plaçait les rescapés sous la "protection" du parti, et l´histoire des Dada sous le filtre d´un supposé approfondissement à forte connotation littéraire.

Jean-Jacques Lebel

Jean-Jacques Lebel

Il faudra attendre les lendemains de la seconde guerre mondiale pour que l´histoire se remette en branle, et c´est dans ce contexte qu´interviennent nos trois protagonistes. Partout des groupes mêlant peintres et poètes reprennent leurs expérimentations là où les avant-gardes s´étaient arrêtées, sans forcément toujours bien connaître leur histoire. Les Gutai au Japon, Cobra puis Lettristes en Europe, les Néo-concrets au Brésil, bientôt Fluxus de part et d´autre de l´Atlantique. C´est au cœur de ce foisonnement que les trois poètes et artistes que nous évoquons vont prendre dès le début leur importance historique, et ce pour trois raisons simples, qu´on en juge. Jean-Jacques Lebel après avoir fréquenté surréalistes et dadaïstes, et s´être lié avec les inventeurs du "happening" comme Allan Kaprow, introduira la pratique de la performance en Europe, son intervention lors de la biennale de Venise en 1960 étant considérée comme la première performance connue de l´après-guerre en Europe. On peut également évoquer son rôle de théoricien et de propagateur des pratiques performatives via un grand nombre de publications, et l´organisation de nombreux festivals précurseurs. Bernard Heidsieck est unanimement reconnu comme l´inventeur de la pratique de la poésie enregistrée sur bande ma-gnétique, et de par les possibilités de montage, de superposition et de mixage en écho avec sa voix et son geste, qu´il expérimenta via ce médium dès la fin des années cinquante, on peut donc considérer aussi qu´il est l´un des précurseurs du cut-up cher à leur collègue et condisciple feu William Burroughs. Quant à Julien Blaine, on pourrait se contenter de rappeler, outre l´importance et la précocité de son œuvre poétique écrite, performative, et visuelle, le rôle central qu´il a joué comme initiateur, fondateur, et animateur des plus importantes revues d´expérimentations poétiques, non seulement en France, mais tout aussi certainement au niveau international, faisant preuve d´un activisme inlassable et sans frein depuis une bonne cinquantaine d´années. Citons juste à titre d´exemple la création de la revue Dock(s), parmi d´autres qui firent référence ne serait-ce qu´en Europe. On ajoutera qu´au-delà de l´importance de leurs œuvres respectives, et du rôle qu´ils jouèrent dans l´histoire de la poésie en particulier, et de l´art contemporain en général, au côté de leurs camarades qui comptèrent parmi les plus importantes figures de cette histoire interdisciplinaire, d´Allen Ginsberg, John Giorno, Gregory Corso, à Joseph Beuys ou Kosuth, la pertinence historique qu´il y avait à rassembler ces trois poètes et artistes se renforçait du fait de leurs décisions plus ou moins récentes d´abandonner la performance pour ce qui est de Blaine et Lebel, et les lectures-actions pour ce qui est d´Heidsieck. C´était aussi l´occasion d´appréhender le rapport à l´image, et à l´espace, de la poésie contemporaine sous trois aspects, et selon trois inspirations ou tendances, différents, comme le suggérait le carton d´invitation : "Blaine le hurleur" pythique, "Heidsieck le diseur" plutôt dans la lignée d´un Mallarmé "magnétique", "Lebel le montreur" un Schwitters au Merzbau politico-érotique. On pouvait aussi dire un poète corporel ("le poème est à cor(p)s et à cris") pour Blaine, un poète sonore et idéogrammatique pour Heidsieck, un poète visuel détournant rebuts et icônes de la société de consommation pour construire ses dazibaos kitschisants, ce qui indique d´emblée une intention politique, pour Lebel. Trois courants, trois approches, issus de la même réflexion et histoire commune.

Julien Blaine

Julien Blaine

Une citation d´Heidsieck extraite de "Notes convergentes" aurait pu introduire le sujet : "Nous abordons une ère d´administration et d´industrialisation de l´esprit".
La position situationniste et post-duchampienne consistant à vouloir retourner les armes du spectacle contre lui-même, ou tactique du caméléon, s´illustrait de la façon la plus explicite et néanmoins complexe chez Lebel. Son film "Les avatars de Vénus" nous entraînait à nous rincer l´œil piégé par l´effet saccadé de pulsion scopique devant un défilé d´images superposées de La Femme, empruntées à différents registres, de l´image érotique aux divas et madones publicitaires, en passant par la statuaire préhistorique, Vénus de Milo ou Vénus à vélo, majorettes et pom-pom girl, toutes ayant en commun l´effet qu´on y devine, à savoir qu´elles ont du bon grain. La proximité du signifiant Femme avec l´idée de consommation et d´opulence n´en faisait que davantage ressortir les entraves les liant au désir du voyeur à demi dessillé par un soulèvement de coin de voile. On pensait irrémédiablement à Belmondo dans "Pierrot le fou" méditant comme Marc-Aurèle qu´après l´âge de pierre, du fer, et des caravelles, il semblait devoir y avoir un âge du porno. On pouvait envisager le rôle politique de l´image publicitaire associant baril de poudre de lessive et Callas de supérette, et la théorie de Jeff Koons identifiant le fonctionnement du Spectacle avec les procédés de propagande de la Contre-réforme post-tridentine qui aboutit à la naissance de l´art baroque sur fond de constitution des états monarchiques en pouvoir absolu, et de contrôle de l´espace public en même temps que des représentations culturelles. Pour ce qui est des moyens formels on était tout à fait dans la lignée des Italiens du courant "poesia visiva" prônant le détournement des codes visuels, type signalisation routière, à des fins de contre-propagande sous forme de compositions proches des dazibaos. Heidsieck lui aussi détournait des slogans sous formes d´abécédaires arrangés en compositions typographiques, ou "poèmes-partitions". On y reconnaissait des procédés poético-rhétoriques classiques utilisés comme formes visuelles créant des effets de rythme, syncopes, simultanéité, fugues, contrepoints, apocopes, aphérèse, etc. destinés à diriger la lecture autant qu´à rendre le poème comme matérialisé, vivant et entier dans les quatre dimensions. Les œuvres avaient l´efficacité et le ton des logogrammes organoformes lettristes et néo-concrets, eux-mêmes inspirés des "Cantos" d´Ezra Pound. Des calligrammes complexes en somme. Dans un esprit très proche les collages, dessins et affiches de Blaine, certains extraits ou reportés hors de ses cahiers et revues où s´exprima sa recherche de la forme comme du fond, puisque c´est la même chose, poétique, et la thématique qu´il élabora à partir de son inspiration post-chamanique ou primitiviste, tenant aussi bien de l´héritage aurignacien que de celui de la Grèce présocratique. On y reconnaissait le goût des Cobra pour une esthétique inspirée par les folklores et l´ethnologie. Il y a notamment cette double référence au hasard des jeux de cartes et de dés, à connotation ésotérique, et la référence centrale à la vulve, d´inspiration pariétale donc rupestre, où l´on comprend qu´il s´agit d´un travail sur l´empreinte, et sur la rencontre entre le corps et le signe. "Sema, soma": "Le corps, le signe" avait l´habitude de dire les Grecs jouant de la paronymie révélatrice. À la fin du vernissage l´aède élémentaire décidé à transmettre son message se mit à improviser sur le pavé de la rue Vieille du Temple son lazzi inspiré de son habituelle voix de stentor :
"MOI JE N´AIME QUE LE SILENCE ! LE SILENCE !...
Façon de nous inviter à ne jamais nous taire. Il est vrai qu´à deux pas de la légendaire Tour du Temple, symbole de tous les réprouvés, ces paroles résonnaient fort. Et l´on se prenait à imaginer sous la bruine la Ménine moustachue d´Asger Jorn proclamant fièrement devant son tableau noir "L´avant-garde ne se rend pas !". Fichtre non ! Nul doute qu´avec des combattants de cette trempe "le XXIème sera spiritueux!" (citation du poète Boxon G. Hassoméris").

Olivier Meyer


Galerie meyer le bihan
108 rue vieille du temple, 75003 Paris
tel +33(1)-42-71-81-16
contact@gmlb.fr - www.gmlb.fr



Galerie MEYER-LE BIHAN - (CRIS, CHUTES, ET MADONES)


SOMMAIRE

Damien Berthier - Nice : Soritophilie & Bolitologie



Damien Berthier, à gauche: Vaisselier / Simone, 2008, verres, saladier, cadre bois et miroir ; à droite: Mire, 2008, tirage Duratrans, boite lumineuse - © Damien Berthier & Espace A VENDRE
Damien Berthier, à gauche: Vaisselier / Simone, 2008, verres, saladier, cadre bois et miroir ; à droite: Mire, 2008, tirage Duratrans, boite lumineuse - © Damien Berthier & Espace A VENDRE


Soritophilie & bolitologie

Drôle d´ "exposition personnelle" en compagnie de Sabry Tchalgadjieff, Florent Mattei, Emmanuel Regent et Stéphane Steiner. Mais enfin, Damien Berthier qui exposait il y a peu au MAC (comme le rapportait Florent Joliot dans le Sous Officiel de cet hiver) ne s´en formalisait pas qui avait déjà expérimenté les expositions personnelles collectives de l´Espace à vendre. Il n´avait pas hésité non plus à montrer des vidéos dans le peep show autoroutier du Mamac, mais aussi à Blois dans les salles du Musée de l´objet ou au centre culturel du Lavandou. Il se souviendra sans doute longtemps aussi d´avoir participé à "Reillanne en sculpture". Damien Berthier n´a pas de plan de carrière, le succès de ses vidéos et de ses installations est tel que la demande n´est pas son principal souci. Comparé aux débuts de Baquié, le paysage dans lequel il apparaît depuis 2001 est beaucoup plus mobile et on le devine plus pressant. Les vidéos présentées à Nice sont connues, l´accumulation de chaise accrochée dans le "showroom" (je ne plaisante pas) aussi. Mais le plaisir de zieuter à nouveau les aventures de l´artiste est si grand qu´on ne le gâchera pas avec des commentaires vétilleux. Et pourtant.


Damien Berthier, Sans titre, 2008, Dimensions variable - © Damien Berthier & Espace A VENDRE
Damien Berthier, Sans titre, 2008, Dimensions variable - © Damien Berthier & Espace A VENDRE

Je prendrais deux exemples : la séquence des poubelles est formidable. Que l´on vive à Marseille ou à Naples les poubelles sont un "vrai sujet" comme on dit. Mais Damien Berthier ne s´intéresse pas tant à l´immondice général et à sa gestion politique qu´au contingentement des ordures. Ses poubelles ne volent pas, elles ne débordent pas, elles ne s´insinuent pas dans le moindre recoin, elles ne forment pas des montagnes, tout juste de sages petits empilements que l´artiste, s´emploie à ranger plus proprement. Le mouvement est accéléré, de même que celui des éboueurs, venus après lui faire place nette. On rit de cette saynète tant son petit ballet rappelle les grandes heures du comique muet. Les plus érudits diront que la déconstruction du tas, après son appropriation Nouveau Réaliste et ses avatars conceptuels est un lieu commun de l´art des années 70. Et notre mister Inoweverything de citer l´art Antiform et l´Arte Povera, les tas de Robert Morris et de Penone mais aussi de Ruthenbeck ou de Pagès et de tant d´autres. Il n´empêche, la sorologie ou la soritophilie (de sôros : les sorites, syllogisme par accumulation) de Damien Berthier est d´une autre nature. L´artiste s´intéresse davantage à la scène qu´au tas proprement dit, davantage à l´action de ranger et de déranger qu´à la formation d´une pile, d´un cône ou d´un carré et à sa mise à mal. L´amoncellement est chez lui davantage un enchaînement de gestes réglés, une petite chorégraphie du quotidien qu´un dessein de mise en forme. D´ailleurs, les gestes des éboueurs sont exactement symétriques des siens. Le film pourrait également fonctionner à l´envers.

Prenons cette autre vidéo : le mangeur de Fast Food qui mouline ses ingrédients assaisonnés de Coca avant de les ingurgiter. La soritologie de l´artiste est de nouveau à l´ouvrage, mais elle se double ici d´une bolitologie caractérisée (de bolito : bouse). Morale de l´histoire : Mixer des produits dégueulasses fait rire mais manger de la merde donne envie de vomir. Entre ces deux vidéos (je passe sur l´empilement des pots colorés d´une autre, moins efficace) le sujet pourrait être la réversion. Rien de moins absurde au demeurant. Un film tourné clandestinement et peu diffusé hélas montrait la tournée des éboueurs marseillais que le système du "parti finie" transforme comme chacun sait en Rambo du déchet : après leur passage le bitume était plus sale qu´avant, le chargement des sacs plastiques ayant pour effet de disperser les ordures et d´en pastisser la rue entière. Au reste, on peut se demander si le mangeur de Quick ou de Macdo ne mime pas l´usine qui fabrique la chose, comme les éboueurs l´invention des ordures. Cette circularité de la production-consommation-déjection n´est réjouissante qu´un temps. La philosophie du tas que met en œuvre Damien Berthier est plus grave qu´il y paraît au premier chef. Elle traite, avec une sorte d´enjouement grinçant du théâtre du monde, à la façon du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert qui écrivait, pour rendre fou ses lecteurs, à la lettre A, successivement :

Arsenic : Se trouve partout ! - Rappeler Me Lafarge. Cependant, il y a des peuples qui en mangent !

Artistes : Tous farceurs.



Xavier Girard


Damien Berthier - Meublé à louer
Espace à vendre
Nice 13 juin - 2 août 2008
show room :
Stéphane Steiner, Florent Mattei, Emmanuel Régent - en facade : Sabry Tchalgadjieff


Damien Berthier - Nice : Soritophilie & Bolitologie


SOMMAIRE

Marie Bovo " Bab-El-Louk" - Galerie KAMEL NEMOUR



Aux portes du repos au seuil du regard veduta vue du toit


"Ce que je fais m´apprend ce que je cherche."
Paul KLEE


Marie Bovo “05h45, Bab-El-Louk”, 2006, Photographie couleur, 153 x 208 cm - Copyright Marie Bovo Courtesy the artist and kamel mennour, Paris
Marie Bovo “05h45, Bab-El-Louk”, 2006, Photographie couleur, 153 x 208 cm
Copyright Marie Bovo Courtesy the artist and kamel mennour, Paris


Marie Bovo présente dans le nouvel espace de la Galerie Kamel Mennour cinq tirages de la série "Bab el Louk".

Ces photographies furent prises du toit d´un immeuble de ce quartier cairote à différents moments de la journée ou de la nuit au cours du printemps 2006.
La très grande taille des tirages nous plonge immédiatement dans ces images paradoxales.

La prise de vue en plongée entraîne une déformation des lignes de perspective et surtout ferme l´horizon, proposant un all over architectural , servi par la structure très graphique de ce quartier.
Un espace relativement neutre va se redessiner au cours des heures et des œuvres,évoquant tour à tour la peinture de Jackson Pollock, de Paul Klee ou de Claude Monet. Comme dans les toiles de ces peintres, la lumière construit les images de "Bab el Louk". Dans les photographies réalisées de nuit, la lumière artificielle structure ces installations, dessinant un tableau en creux, mettant en exergue les vides autrement dit les rues et les fenêtres. Au contraire dans les clichés diurnes, le jour mettra plutôt en avant les surfaces c´est-à-dire les toits plats et quelques murs contre lesquels il ira buter.

Les très grands tirages nous obligeant à une lecture morcelée, vont advenir des saynètes, des détails, multipliant les points de vues. Ces superpositions ou glissements ; ces entre-deux pourraient évoquer le cheminement d´un rêve où l´on glisserait d´une idée -d´une image- à une autre, comme dans une anadiplose ou un lien hypertexte. Cette voiture d´enfant abandonnée sur un toit au milieu des gravas devient une scène à la fois grotesque et mélancolique d´un monde déshumanisé. Au contraire le face à face de deux ombres dans l´embrasure d´une fenêtre nous évoque immédiatement l´inti-mité.

Ce long enregistrement, les légers écarts de cadrage, nous offrent la place du photographe, une place d´observateur presque de voyeur.

On pourrait parler de meta-photographie, d´une photographie qui se regarderait elle même .

Marie Bovo “05h45, Bab-El-Louk”, 2006, Photographie couleur, 153 x 208 cm - Copyright Marie Bovo Courtesy the artist and kamel mennour, Paris
Marie Bovo “21h20, Bab-El-Louk”, 2006, Photographie couleur, 153 x 208 cm
Copyright Marie Bovo Courtesy the artist and kamel mennour, Paris


Est également présentée, dans l´espace expérimental de la galerie, au sous sol, l´installation "Chant cinq".
Il s´agit d´une vidéo présentant, plein cadre des lys s´épanouissant puis fanant alors qu´est diffusée la lecture, mélopée féminine, de la traduction en arabe du chant V de "l´Enfer" de Dante.Sur un second moniteur, le texte de la traduction française défile, tel un générique, disparaissant lentement au bas de l´écran.
Dans cette oeuvre le temps est travaillé, presque sculpté. Le montage légèrement saccadé des lys fanant en vrillant sur eux-même, contraste avec l´extrême lenteur du texte défilant, ondulant, dans un fondu au noir permanent; mais ils s´accordent dans un effet hypnotique, servi par la voix monocorde et chaleureuse de la bande sonore. Pourtant chaque élément est bien distinct des autres. Aucune relation (pour qui ne parle pas l´arabe) ne se fait directement. Il semblerait que se jouant des écarts, Marie Bovo tisse les références, les interprétations, offrant une oeuvre ouverte mais singulière.
Dans "Chant cinq", comme dans "Bab el Louk", la très grande qualité technique des oeuvres ne sert non pas leur "platitude"*, comme ce pourrait être le cas dans les photographies d´Andreas Gursky, mais au contraire leur confère un relief particulier.

* Voir "Platitudes, une histoire de la platitude dans la photographie " d´Eric de Chassey aux éditions Gallimard.

D.Boussion


Galerie Kamel Mennour
47, rue Saint-André des arts
75006 Paris
Tél : 01 56 24 03 63


Marie Bovo " Bab-El-Louk" - Galerie KAMEL NEMOUR


SOMMAIRE

Richard Long - MAMAC Nice



Richard Long
Richard Long

On a beau être un fan de Richard Long et rêver avec lui, chemin faisant, de longues promenades solitaires dans une campagne perdue, depuis A Line Made by walking, réalisée en 1967. On a beau se souvenir d´expositions formidables, au Capc de Bordeaux, dans les années 80, à l´invitation de Jean-Louis Froment et par un jour de neige à la Fondation Craigs (grands cercles de bois flottés noircis sur le ciment de l´ancienne usine où la Fondation campait alors avec sa collection de Ryman et de minimalistes), le doute peut vous rattraper. Les Mud Works, les travaux de boue que réalise l´artiste depuis le début des années 70 ont beau vous enthousiasmer toujours, et vous inviter à mettre les mains à la pâte (liquide), l´exposition du Mamac déçoit comme un Road movie usé d´avoir été trop visionné à la TV. Un peu comme "Paris Texas" (1984) de Wim Wenders dont Bouli Lanners, l´auteur du génial Eldorado belge montré à Cannes le mois dernier, disait qu´il l´avait adoré à sa sortie : "Pourtant, en le revoyant récemment, confiait Lanners à Jacques Mandelbaum, dans Le Monde, ça ne fonctionnait plus, quelque chose s´était cassé." Le cinéaste ajoutait : "C´est peut-être moi qui ai vieilli." Ou bien le film, vu à travers ceux que Wenders a réalisé par la suite et qui révèlent après coup les faiblesses de l´ancien opus ? Comme les énièmes cercles et sentiers de pierre exposés dans tous les musées du monde, les photographies et maintenant les Fingerprints vous le rappellent de manière obsédante, Richard Long décline depuis les années 70 les mêmes standards et la même rhétorique matérielle. Sauf à jouer les Candide, ou les pédagogues professionnels, la question est quand même : qu´est-ce qu´une exposition Richard Long nous apprend aujourd´hui que nous n´avons déjà vu cent fois ? Comme le dernier Bamboo Blues de Pina Bausch, les pierres de Richard Long revisitent sans fin la même chorégraphie connue. Alors, la chose étant entendue, l´intérêt se déplace vers l´architecture des lieux et la façon dont l´artiste s´en est accommodé. Un Richard Long dans un Palais vénitien ou un château du Milanais saura toujours m´enchanter, comme les fagots de Merz sous les lambris du Grand Siècle. L´ironie de l´œuvre réside peut-être dans cet écart efficace, plus efficace qu´un Long en pleine forêt à Kerguéhennec ou sur les pentes d´une montagne élégamment photographiée.
Les choses se gâtent lorsque les espaces font de la résistance, comme le Mamac l´avait déjà montré avec la calamiteuse exposition Intra Muros en 2004 (à laquelle l´artiste participait). Les cercles et les hexagrammes seront ici toujours en lutte avec les lourdes cimaises trapézoïdales de l´endroit. Les White water falls, réalisés in situ, avec une sorte de pluie de limon blanc sur des murs peints en noirs ne pourront pas faire oublier les volumes bas de plafond des lieux. Sous un tel vélum l´espèce de champ d´avoine de l´artiste n´est pas de taille. Non plus que ses spirales aborigènes (Tiger hands) maculées de mains de boue ou ses murs de boue (Stopping and going on) ici furieusement à l´étroit, engoncés dans des habits impossibles. Ce qui ne fonctionne pas, c´est bel et bien la relation au lieu et par la même l´une des raisons d´aimer Richard Long : cette façon romantique de restaurer le lien perdu avec le paysage, ce vœu d´une création artistique capable de se perdre elle-même, à rebours du Land art que l´artiste ne manque pas une occasion de critiquer à cause de sa passion pour le monumental. L´exposition du Mamac nous place constamment dans l´impossibilité de reconstruire et de parachever l´itinéraire de l´artiste. Les œuvres de Richard Long apparaissent dès lors pour ce qu´elles sont en partie devenues : le commentaire d´une image connue de tous, achevée et rangée dans le catalogue des clichés de l´art contemporain bien plutôt que l´exemple d´une rêverie encore à achever, à former et même à commencer comme le performing art que l´artiste se proposait de réaliser à ses débuts dans une Angleterre trop sûre de ses traditions. L´image, colligée aux quatre coins du monde, le tourisme artistique de Richard Long (et ses fétiches pointillés de boue anglaise) fait oublier la boue. Les artistes devraient davantage se méfier des cartes postales du désert. On échoue toujours à se faire Indien ou Touareg. Essaouira ne guérit pas de l´orientalisme.

Xavier Girard



Richard Long

Richard Long
31 mai-16 novembre 2008

MAMAC Nice
Promenade des Arts
06364 Nice
tel : +33-(0)4-97-13-42-01
Tous les jours de 10 h à 18 h sauf le lundi
Entrée gratuite le 1er et le 3 ème dimanche de chaque mois
www.mamac-nice.org


Richard Long - MAMAC Nice


SOMMAIRE

Alice Anderson " Miroir Miroir La travervée des apparences " FRAC Paca



Alice Anderson “Alice's Blood”, Photographie couleur, 2004, de la série Souvenir-Ecrans - Courtesy Alice Anderson, Yvon Lambert Paris
Alice Anderson “Alice's Blood”, Photographie couleur, 2004, de la série Souvenir-Ecrans
Courtesy Alice Anderson, Yvon Lambert Paris


Alice Anderson. Par l´improbable rencontre de ces deux termes en guise d´identité; Par ce Leitmotiv hybride entre Lewis Caroll et Andersen; L´artiste titille notre curiosité enfantine nous accueillant dans son monde et sa démarche créatrice à la recherche d´une identité perdue. La thématique du Miroir tout comme dans Les contes est omniprésente dans l´oeuvre d´Alice Anderson. Dans ses films un "barbe bleue" revisité au féminin semble questionner son reflet sur cet étrange visage tandis que dans "souffler n´est pas jouer" la jeune fille se trouve enfermée face à ces multiples images. En outre, le procédé d´installation photographique des "souvenirs écrans", par la projection diapositive d´une image sur son propre tirage accroché au mur renvoie également à ce mouvement du miroir qui confronte la surface à son contenu. L´intitulé "Miroirs Miroirs" sonne comme un écho, comme une galerie des glaces multipliant l´image, la retournant jusqu´à la perte de repères et d´une identité suspendue entre réalité et fiction. En dehors du mythe de Narcisse cette thématique initiatique du miroir, formulée par Lacan comme un stade d´évolution de l´enfant dans sa quête d´identité (l´enfant se situe alors en tant que sujet distinct de sa mère), caractérise la reconnaissance du lien entre image de soi et connaissance de soi. Ce faisant personnage de fiction de ses propres contes, le caractère autobiographique et auto-psychanalitique affiché du travail d´Alice Anderson participe de la genèse de son oeuvre. En effet l´artiste procède d´une forme d´archéologie des objets de son enfance, c´est en les exhumant, que la trame de ces histoires se dessine. Les objets, les jouets, l´architecture des lieux sont dans ses films comme dans ses installations des rémini-scences de son passé, sans que l´on ne sache jamais s´ils appartiennent à son univers fictionnel, celui des contes et des rêves propres aux enfants ou à l´expérience vécue. Alice Anderson manipule les structures du conte, se les approprie dans une véritable écriture par l´image, s´opposant ainsi à la narration classique par le texte : apanage des auteurs masculins (les personnages féminins des contes étant revisités par leur propre fantasmes). Dans ses films, les hommes sont parfois remplacés par des acteurs féminins, les femmes ne sont pas passives, mais a l´inverse souvent violentes et puissantes. Au sein même de la structure narrative, elles réagissent face à l´agression du monde extérieur dans une expérience d´ordre initiatique et déterminante. Dans "souffler n´est pas jouer", la jeune fille face à l´oppression et l´enfermement réagit en rajeunissant ; Dans "Bluebeard" le Jeune homme (féminin) brave l´interdit en entant dans "la pièces aux objets", tandis que dans "La femme qui se vit disparaître" l´enfant, face à la tyrannie et l´incrédulité maternelle, tire sur son propre fantôme déterminant sa destinée.


Alice Anderson “La femme qui se vit disparaître”, 2006, Film couleur, 8 mn - Photo : Jean-Christophe Lett
Alice Anderson “La femme qui se vit disparaître”, 2006, Film couleur, 8 mn - Photo : Jean-Christophe Lett

L´artiste dans un cadre narratif classique, manipule ainsi à travers les décors, les objets, les espaces restreints, une forme de circularité du temps, une narration Labyrinthique ou elliptique permanente (contrairement au procédé habituel de l´ellipse dans le montage cinématographique), réalisée "comme si l´histoire ce déroulait dans la tête de chacun des personnages". Ces procédés de créations, les identités sexuelles brouillées des personnages, cette narration par l´image participent tous du caractère profondément subversif du travail d´Alice Anderson ; Et de "cette inquiétante étrangeté" qui en émane tel que la définit Freud : "cette variété particulière de l´effrayant qui remonte au depuis longtemps connu, au depuis longtemps familier". Ainsi si Alice Anderson semble nous dévoiler facilement les pistes d´entrées dans son travail, l´on se cogne toujours à la surface du miroir. A l´instar de ses "souvenirs écrans", derrière les couleurs acidulées desquels se trouve une réalité souvent floue, sombre et amère; une mise à distance formelle qui caractérise le fonctionnement de la psyché et du refoulé.

Florent Joliot


Alice Anderson
MIROIR MIROIR
La traversée des apparences.

FRAC Provence-Alpes-Côte d´Azur
2, place Francis Chirat
13002 Marseille
www.fracpaca.org


Alice Anderson " Miroir Miroir La travervée des apparences " FRAC Paca


SOMMAIRE

Edouard Ropars " Babylone Inside " - LA STATION : Myspace exposition



“THE GIANT´S CRADLE”, Projet pour le Centre d´accueil des visiteurs à la chaussée des Géants (Royaume-Uni), Concours international, 2005 - Edouard Ropars  architecte Photographies : Philippe Jarrigeon – tirages photographiques, 120 x 180 cm, 2007 Maquette : Edouard Ropars - Plastique, médium peint, 190 x 90 x 40 cm, 2007 - Courtesy Edouard Ropars / Philippe Jarrigeon
“THE GIANT´S CRADLE”, Projet pour le Centre d´accueil des visiteurs à la chaussée des Géants (Royaume-Uni), Concours international, 2005 - Edouard Ropars architecte
Photographies : Philippe Jarrigeon – tirages photographiques, 120 x 180 cm, 2007
Maquette : Edouard Ropars - Plastique, médium peint, 190 x 90 x 40 cm, 2007
Courtesy Edouard Ropars / Philippe Jarrigeon


Myspace exposition

La Station de Nice va fermer ses portes, une nouvelle fois, sans perspective de relogement bien précis à ce jour. Situation que l´équipe connaît bien, qui, après avoir squatté une station service désaffectée du boulevard Gambetta entre 1996 et 1999, attendu longtemps de pouvoir camper dans une maison en ruine de la rue Molière qui fermera ses portes à la rentrée afin qu´un institut médical consacré à la maladie d´Alzheimer soit construit à la place, n´a cessé de se battre avec "l´ombre douteuse et la lumière approximative" du soutien de la ville. Collectif d´artistes, la Station réunit Pascal Broccolichi, Marc Chevalier, Jean-Robert Cuttais, Jean-Baptiste Ganne, Natacha Lesueur, Maxime Matray, Stéphane Steiner et Cédric Teisseire. Elle organise des expos, souvent en partenariat avec l´Italie, des soirées, des concerts, dans un espace où la vidéo, les installations, les performances et les manifestations de groupe sont nombreuses. L´exposition d´aujourd´hui est elle aussi placée sous le signe du collectif., Organisée par Edouard Ropars, Babylone inside réunit les amis de l´architecte artiste : Julien Abinal (avec qui il a crée son agence d´architecte Abinal & Ropars), Olivier Campagne, Philippe Jarrigeon, Milo Keller et Natacha Lesueur. L´ensemble est à la fois hétéroclite et pour le moins tendance, alors que de plus en plus nombreux sont les architectes, mais aussi les cinéastes à exposer en galerie. Tous les participants semblent se tenir à mi-chemin de la scène artistique et de préoccupations qui ont trait à l´architecture, à l´urbanisme, au reportage de guerre et à l´univers de la toile.



“INGOT I BELIEVE” Projet pour un complexe de loisirs à Alger (Algérie), commande, 2008-2011 – Abinal & Ropars architectes Images : Julien Abinal – tirages numériques, 40 x 50 cm, 2008 Maquette : Edouard Ropars – terre crue, 85 x 40 x 15 cm, 2008 - Courtesy Edouard Ropars / Julien Abinal
“INGOT I BELIEVE”, Projet pour un complexe de loisirs à Alger (Algérie), commande, 2008-2011 – Abinal & Ropars architectes
Images : Julien Abinal – tirages numériques, 40 x 50 cm, 2008
Maquette : Edouard Ropars – terre crue, 85 x 40 x 15 cm, 2008
Courtesy Edouard Ropars / Julien Abinal


Tous, dans cette Babylone début de siècle, tracent des lignes transversales, essayent des arrangements hypothétiques entre maquette d´architecture, photographie et sculptures. Que dire par exemple de cette image qui met en scène une maquette composée d´un empilement de petites boules de Noël, exposée non loin, flanquée d´animaux en peluche ou d´un nuage du meilleur effet ? Ou bien encore de la tour de Babel transformée en permanente sur la tête de l´artiste ? Simple jeu dimensionnel ? Farce d´étudiant en post diplôme qui joue avec les images ? Critique humoristique de la mégalomanie de l´architecte star ? Remake de "l´architecture de papier" des temps de crise ? Esotérisme gentillet ? Pose artiste dans un monde assujetti à la raison économique et à la toute puissance des technos ? Autopromotion ? Ou réflexion métaphysique sur le grand et le petit ? La fragilité des choses (les boules de Noël) ? L´enfance perdue ? La fête interrompue ? Dernier et immanquable avatar d´une méditation sur les rapports entre fiction et réalité ? Le corps (regardez les photos de Natacha Lesueur) le corps aux prises avec l´architecture (regardez Milo Keller) ou le vêtement (regardez donc Philippe Jarrigeon). Vous aurez ainsi accès à une exposition d´un nouveau type, l´expo myspace réalisée entre amis, pour les amis des amis. Mais aussi une exposition me-nacée (comme la Station), inquiète, qui hésite entre les jouets d´enfants et la guerre civile, le centre culturel de rêve et la ruine annoncée.


Xavier Girard


Babylone Inside
23 mai – 28 juin
un projet d´Edouard Ropars avec la participation de
Julien Abinal, Olivier Campagne, Philippe Jarrigeon, Milo Keller et Natacha Lesueur

La Station
10 rue Molière, 06 Nice
Tel : 04-93-51-75-41
www.lastation.org


Edouard Ropars " Babylone Inside " - LA STATION : Myspace exposition