SOMMAIRE
PM5 - SARENCO - Le Prof. et l´apostrophé - Galerie Meyer
SARENCO, “Hommage à Renoir”, diptyque, 2002, photo Forent Joliot
Le Prof. et l´apostrophé
N´écoutant que son courage et sa vocation, le professeur monta, en chair et en os, en chaire.
Ainsi deux fois cher, il commença à articuler son cours magistral :
Aujourd´hui, je vous parlerai du maudit. C´est lui qui a permis de reconnaître le vrai artiste et le grand poète, l´immense musicien et l´écrivain de génie.
Qu´est-ce qu´un maudit ?
C´est celui dont le talent ou le génie n´est pas reconnu de son vivant mais qui, à cette qualité, doit en ajouter quelques autres : il doit avoir faim (ne jamais manger à sa faim), il doit avoir froid (ne jamais, même au pire moment de l´hiver, être normalement vêtu), il ne doit avoir aucun ami (aucun), pas de fiancée ni d´amant (aucun), il ne doit boire que des mauvais alcools, se piquer avec de méchantes seringues pour absorber les pires drogues, il doit être malade, si possible plutôt des poumons ou du sang que du cœur ou des rhumatismes, et fréquenter plutôt les hôpitaux psychiatriques et les prisons infâmes que les îles ensoleillées et les torrents glacés.
(vers Sarenco)
-Vous m´écoutez, monsieur Sarenco ? Permettez-moi de vous le conseiller ardemment, car je risque fort de vous interroger, tout à l´heure !
(à tous)
Untel ou quiconque voire n´importe qui, par exemple un critique d´art, un conservateur hors classe, un docteur de province, un érudit de banlieue, un fonctionnaire des impôts locaux, un commissaire de police, un collectionneur de timbres, une famille bourgeoise des beaux quartiers, ayant reconnu le talent et contemplé le génie, va un jour le prendre sous sa protection.
intervention musicale de Robert Léandre pour le vernissage de SARENCO en ouverture du festival, photo fifou
Saluons ici, mes chers enfants, l´admirable générosité et le splendide dévouement du protecteur ou de la protectrice qui, maintenant, vont s´employer sans compter à faire connaître l´œuvre de leur protégé.
L´œuvre posthume étant, comme chacun sait, la seule œuvre possible pour un maudit.
(vers Sarenco)
- Vous pouvez répéter ce que je viens de dire, monsieur Sarenco, le pouvez-vous ? Dissipé comme vous l´êtes, vous ne vous étonnerez pas, par la suite, de ne pas avoir tout compris. Vous me décevez beaucoup, monsieur Sarenco!
Vos camarades, eux, auront compris que, pour être considéré, le maudit, non content de posséder toutes les qualités que j´ai énumérées tout à l´heure, doit aussi inspirer la pitié et savoir, le moment venu, se placer sous la protection d´untel, de quiconque ou de n´importe qui.
Il faut abandonner toute fierté, tout esprit de révolte, inspirer - je le répète - la compassion, enfin, renoncer à la liberté pour flatter et mettre en valeur la générosité et l´excellent choix de son protecteur ou - bien sûr - de sa protectrice. Savoir être dépendant. Comprenez-vous, monsieur Sarenco ?
Comprenez-vous ?
Mais non ! Mais non ! Vous êtes comme votre ami français, votre camarade d´école : Julien Blaine, je crois ? C´est bien ainsi qu´il se nomme ?
Vous, vous aviez des maisons splendides, des châteaux africains, des villas dans la Vénétie, des usines à inventer et à créer. Vous ne cessez de faire, d´être cet entrepreneur tous azimuts de la création. Vos vêtements viennent des meilleurs fabricants de maille italienne ou des plus douces étoffes des plus belles lingères africaines. Votre mère vous a organisé les plus grands festins auxquels un être humain puisse participer ; dans les meilleurs restaurants, vous choisissez les vins les plus fins et les plus chers. Vos amis sont les plus joyeux compagnons que l´on puisse trouver aux quatre coins de la planète, du détroit de Drake au Groenland et de Wellington à la mer de Sibérie. Vos femmes sont de toutes les couleurs et de tous les âges, et vous abandonnent avec bonheur tandis que vous les quittez avec plaisir. Vos enfants chantent, dansent et jouent et arrivent malgré les temps qui viennent à simuler le bonheur et la joie de vivre. Vos alcools sont rares et vos drogues sont douces. Pour tout l´or du monde, vous ne renonceriez jamais à une once de liberté et, quand vous êtes malade, vous allez vous cacher dans une capitale étrangère inconnue de tous, sauf de vous, et ne revenez que guéri.
SARENCO, “Sarenco et Cassius Clay”, diptyque, 120 x 200 cm, 2002, photo Forent Joliot
Vos malheurs sont secrets, vos peines clandestines, votre humiliation dissimulée.
Mais où voulez-vous en venir ? Montrez-vous humble et misérable, et vous serez soutenu.
Assez de votre indépendance et de cet esprit libertaire cher à Marius Jacob. Sachez être dépendant et reconnaissant. Sachez remercier, rendre les honneurs. Montrez vos malheurs et votre tristesse. Prenez exemple sur ceux qui vous ont précédé : soyez humble, modeste, petit, discret, effacé, réservé, pitoyable, désespéré, infortuné - en un mot qui en sont deux : traîne-misère.
M´avez-vous compris, monsieur Sarenco, m´avez-vous compris ?
(silence)
Les étudiants se retournent tous vers l´apostrophé
et attendent sa réaction.
Très bien, monsieur le professeur, je vous ai très bien compris, très bien, et je vous confirme que je vous emmerde, je vous emmerde tous et je continuerai à gagner mes procès.
Je suis un artiste d´une autre sorte : un artiste nouveau qui n´est pas encore sur le marché, un artiste que vous serez obligés d´étudier tout au long du troisième millénaire : le Maudit Arrogant et Triomphant (M.A.T.).
Allez ! prof. Sans rancune, et va te faire mettre.
Alors comme on a pu le vérifier à la galerie Jean-François Meyer, aussi bien sur les cimaises que au cours de la perf-concert du grand orchestre de Poésie-Marseille & Cie, la soixantaine passée, cela devient difficile de continuer cette vie de M.A.T., alors si le talent est encore plus réfléchi et les résultats encore plus évidents la vie, la vie autre, la vie "normale" devient de plus en plus dure :
Texto à Bory du Kenya à ici (copie Blaine)
Cher ami, je m´excuse de ne pas assister à ton vernissage*. Je suis fatigué, malade et j´ai été kidnappé. Je te souhaiter le plus grand succès et espère te voir bientôt.
Texto de Blaine à Sarenco
OK. Comment vas-tu ?
Texto de Sarenco à Blaine
ça va un peu mieux, merci. Mon expo de Marseille tu peux la retourner chez mon frère à Salo ?
* à la Fondation Berardelli à Brescia le 28.XI.2008
Julien Blaine
Novembre 2008
exposition SARENCO
dans le cadre du 5ème festival Poésie Marseille
Galerie Meyer
PM5 - SARENCO - Le Prof. et l´apostrophé - Galerie Meyer
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Septembre à la galerie du tableau
Christiane AINSLEY, "lonely planets in a chaotic system", 2008, acrylique sur bois, 100x100cm
Septembre à la galerie du tableau
Chaque lundi un vernissage a lieu à la galerie du tableau, chaque semaine Bernard Plasse présente une nouvelle exposition. En ce mois de septembre 2008, la matière le support et le lieu d´exposition de l´œuvre sont à l´honneur.
Pour sonner l´envoi de ce début d´année de programmation deux artistes québécois John Francis et Christiane Ainsley présentent un face à face de deux œuvres.
John Francis est un sculpteur, il reconstruit de larges pans de carrelage blanc qu´il a cassé au préalable. Les carreaux qu´il utilise d´une dimension de 15 cm X 15 cm sont ceux que l´on emploie couramment pour les salles de bain, les hôpitaux et lorsque l´on désire donner une dimension hygiénique à une construction publique. Il fissure chaque carreau à l´aide de clous et d´un marteau ou au moyen d´une carrelette.
Un travail d´une abstraction retenue, tout en finesse. Une sensation de défi pointe, celui d´une volonté de contrôler l´accident, le hasard. La froideur de l´ensemble rehausse la poésie des tremblements des cassures, des erreurs de pressions, des fissures. L´ensemble donne des formes géométriques raffinées. Dans ce travail de reconstruction, il semblerait que le sculpteur, à l´instar de la déesse Isis qui cherche inlassablement à rassembler les morceaux dispersés d´Osiris son époux, afin de lui redonner vie, tente de donner chair à l´idée de la forme parfaite : l´Idéa dont nous parlait Panofsky. Ici, en l´occurence, la forme est une étoile, symbole d´espoir pour cette aventure perdue d´avance.
A la froideur contrôlée des accidents du carrelage blanc de John Francis, Christiane Ainsley réplique avec toute la force exubérante de sa matière picturale. L´œuvre intitulée Star N°4 de John Francis fait face à un acrylique sur panneau de bois de Christiane Ainsley qui se nomme lonely planets in a chaotic system.
John Francis, “Star N°4”
A l´opposé de l´univers de Francis, la peinture d´Ainsley est colorée, chaleureuse. Eminemment séductrice, l´énergie de son geste pictural emporte tout sur son passage dévoilant ainsi le bois de son support. Un peu comme un nageur qui appuierait de toutes ses forces sur le tremplin du plongeoir pour s´enfoncer plus profondément dans la mer, l´artiste insiste sur le dévoilement de son support afin de nous permettre de mieux nous laisser emporter par la verve de sa peinture.
Christiane Ainsley procède par surcharge, par exagération, elle nous entraîne dans la sensualité des épaisseurs, des opacités, des transparences, sa peinture devient charnelle. La couleur a longtemps été jugée dangereuse, parce que source de plaisir et de beauté qu´on sentait voisine à celle de la chair féminine. Comme Jacqueline Lichtenstein l´explique dans son livre "La couleur éloquente" la peinture était coupable de son éclat séducteur. Ici, loin de toute culpabilité, seul transparaît un élan de liberté et d´enthousiasme pour la vie.
Ces deux œuvres dialoguent en un échange paradoxal, antithétique et amoureux.
Vous pouvez également retrouver ces deux artistes jusqu´au 18 octobre 2008, à la maison du Cygne, à Six Fours les Plages. Cette ancienne maison d´architecte donne toute l´ampleur voulue à l´exposition de leurs œuvres. La matière picturale de Christiane Ainsley s´impose en débordant sur le mur, l´exubérance des toiles suspendues contre les fenêtres dialoguent avec la luxuriance des jardins. De même, les carrelages de John Francis entrent en résonance en conversant avec le sol carrelé de cette demeure du XIXème siècle.
Ces artistes rendent hommage au métier de peintre en lui conférant une figurabilité. Il ne s´agit pas ici de donner forme à une image, grâce au métier mais de livrer l´image du processus artistique. C´est le travail de l´artiste qui fait œuvre.
Nicolas Chatelain
Du 15 au 20 septembre, à la galerie du tableau, Nicolas Chatelain a lui aussi questionné les éléments du métier de peintre avec une constance tranquille. De même, le rapport entre toile image et illusion est évacué et c´est le travail du peintre qui fait image. Le dialogue entre le socle, le support, la peinture et le cadre devient tangible. L´artiste effectue un retour sur les gestes fondamentaux et les matériaux premiers.
Chatelain a entamé un long processus contemplatif. Il observe patiemment ses matériaux, les apprivoise. "Actuellement, je tente de donner une vie, une identité à mes peintures qui leur soit propre", déclare-t-il. A la galerie du tableau, il présente ses explorations à partir du carré. Il scie, il étale des couches de peinture, il contemple et intervient minimalement. Les éléments formels du tableau prennent vie, deviennent autonomes.
A l´entrée de la galerie, une travée de bois peinte en blanc où précédemment Nicolas Chatelain posait ses toiles, fait office de rampe. Une entrée en matière en forme de clin d´œil qui nous mène à une série d´œuvres conjuguées à partir de la surface carrée. Il procède par inversion ; le cadre devient toile peinte, la toile devient cadre, la matière picturale colorée est cachée derrière le cadre ou par libération ; la peinture repousse le cadre, entre en pression jusqu´à se libérer du carré. Alors, les couches de peinture reposent sur du vide et en deviennent souples, sensuelles. Ce travail poétique demande en même temps au regard du spectateur une mobilité et une calme attention afin d´être apprécié.
La galerie du Tableau n´en reste pas là, loin de tout cantonnement, elle conjugue les différents questionnements artistiques grâce au nombre de ses expositions.
Dans le but d´interroger la relation entre l´art et la ville tout comme celle entre l´art et la galerie ( lieu à fabriquer des utopies par excellence ), Bernard Plasse a lancé le projet ARCHISTES. Né de la contraction de deux termes : architecte et artiste. Archistes est une collaboration. Les artistes possèdent le privilège d´amorcer le dialogue avec les architectes. Un premier volet présentait les croquis de huit plasticiens. Dissemblables, utopiques, créatifs, ces propositions sont choisies par des architectes souhaitant les concrétiser. Les propositions des équipes d´artistes et d´architectes seront présentées dans les locaux d´Art-Cade. Le ou les meilleurs projets seront concrétisés dans le nouveau territoire des anciennes friches industrielles ou le nouveau quartier de la zone Euro Méditerranée en 2009.
Un projet à suivre, comme toute la programmation de la galerie du tableau.
Françoise Rod
Galerie du tableau
1 au 6 septembre, Christiane Ainsley , John Francis
8 au 13 septembre, Archistes
15 au 20 septembre, Nicolas Chatelain
37 rue Sylvabelle 13006 Marseille.
Made in Barjols volet 1
du 12 septembre au 12 octobre
Christiane Ainsley , John Francis
Maison du Cygne
Avenue de la Coudoulière, Six Fours.
(planètes isolées dans un système chaotique)
Septembre à la galerie du tableau
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Matthieu Parent - P A R P O R. A Y A
Matthieu Parrent “Veronique&Charly”, 2008, Photographie
P A R
P O R. A Y A
Ouverte en avril, une nouvelle galerie de photos à la Plaine, Por Aya ne prône en rien une glorification autoproclamée de la cérémonie de la monstration. Y est actuellement exposé un ensemble de photos argentiques de Matthieu Parent, faites à la chambre. Ses sujets de prédilection se situent sur le plus proche environnement de la galerie sise rue des Trois Rois, à côté de la Passerelle et en face du petit Pernod.
L´efficacité de la modestie a encore frappé. Les trognes et autres figures locales y ont un étrange goût d´étrangeté (par aya, par ici, par là, le loup n´y est pas) : supporters de l´OM, musiciens, marchands de légumes, tous ont leur chance. Officine artisanale, la galerie possède son propre atelier de reproduction, chambre d´agrandissement et appareil sur pied pour les prises. Le bruit s´est répandu dans le quartier : tout le monde ou presque peut se faire tirer le portrait, pratique qui rejoint la démarche du grand documentariste Johan Van der Keuken qui a illustré de façon élégiaque et systématique l´ensemble des communautés d´une banlieue d´Amsterdam en filmant la boutique de photos reprise par un Chinois où défilaient Moluquois, Pakistanais et autres.
Matthieu Parrent “Marion”, 2008, Photographie
Boutique de proximité, Por.aya ne se vante pas d´encenser de la valeur. Le travail montré est lié à son esprit frondeur, délibéré et jouant sur un mode mineur des libertés prises : la photo à l´antique, la photo proche de l´origine de sa découverte, de sa naissance et de son essor. La fresque du menu. L´achalandage de tous les jours. Pas de férocité, pas d´exiguïté ou de mariages consanguins comme la plupart des pratiques sulfurisées ou hygiéniques qui flattent le regard. Nulle idée ou souhait de domination sur le sujet, le projet de vie ne cherche pas de substituts. Les sujets, reconnaissables ou pas, si loin et si proches, pris et se laissant prendre dans leur gloire ou leur banalité, dans leur majesté ordinaire. La force est liée à l´humilité. Pas de grand angle, pas de façon, pas d´éclairage artificiel. Sur le vif et pas doré sur tranche.
Que de jeunes photographes se réapproprient les méthodes premières de la prise, de la révélation et matérialisent leur envie et besoin de se confronter au rituel technique de l´acte photographique, nul n´a à redire et, au contraire, peut se féliciter du regain vers l´alchimie, ils ne mésestiment ni ne survalorisent leur entreprise, ils s´y adonnent avec régularité, fantaisie et spontanéité. L´idée de système ou de régulation par les formes a fui. Artisan au même titre que le cordonnier ou la mercière, des métiers voués à disparaître (l´idée de réparation a tendance à s´éclipser), le photographe de quartier qui, pour échapper aux mariages et aux poupins joufflus sur coussins, organisait des expositions, sont une tradition.
La singularité de Por.aya est de proposer des résidences à des jeunes photographes et de leur donner les moyens de travailler in situ, de la fabrique de l´image à l´accrochage, du projet à sa réalisation et de recevoir les visiteurs. L´échange ainsi privilégié procure un enrichissement et une ventilation des idées et points de vue. Gel et fermeture sont déposés à l´entrée. Boutique ouverte sur la rue, Por. aya déroge à la confidentialité de l´art ; nombre d´entrées et de visites peu farouches, l´accoutumance de la population à la présence de l´homme au trépied dans les rues qui tire le portrait est belle à voir et encourageante, il est là comme l´épicier, le coiffeur, le charcutier ou le bistrotier, offrant ses services et sa disponibilité. La solennité est torpillée et la vue des plaques rafraîchit l´esprit.
Emmanuel LOI
Matthieu Parent
Galerie Por.aya
4 rue des 3 rois
www.por-aya.fr - www.matthieuparent.fr
Matthieu Parent - P A R P O R. A Y A
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Festival PM5- Galerie Où - Où en est la poésie ?
Performance de Nathalie Thibat accompagnée de Caroline Soulat, photo Emmanuelle Bentz
Où en est la poésie ?
Au programme de Poésie Marseille, Nathalie Thibat et Didier Calleja performent à la galerie 0ù. En ce jour de pluie, ces "jaillissement du présent" - définition que donne Daniel Charles de la performance dans l´Encyclopédia Universalis - nous ouvrent à des instants hors temps. Du langage, des mots, des gestes, des cris, des balbutiements brisent l´horonzitalité du quotidien.
A l´entrée deux socles blancs, sur l´un repose une égérie, une nymphe silencieuse, vêtue de blanc semblant voilée, bâillonnée par une sorte de barbe blanche. Face à elle, un rouleau de papier exposé au mur se déroule jusqu´au sol laissant échapper quelques phrases écrites à la main, telles que : "Là là là fais moi danser".
Une femme se détache des spectateurs et prose. Elle parle en parcourant l´espace, elle donne voix à un flot fluide, coupé à un certain moment, par la parole du public qui lit à haute voix des morceaux de poésie provenant du rouleau suspendu, déchirés et offerts. Vers la fin de la performance, l´oratrice s´assoit face à la femme blanche muselée qui toujours murée dans un silence intérieur semble ne pas avoir bougé. Elle la regarde, lui prend la main et lit le mot faim au creux de sa paume.
J´apprends par la suite que Nathalie Thibat n´est pas la femme qui a pris la parole mais celle qui est muette et figée et que la femme à qui elle a offert sa voix s´appelle Caroline Soula. Cette performance pensée expressément pour ce 5° festival est un travail contextuel d´entente entre plusieurs personnes, la poète, l´oratrice, le couturier. Nathalie Thibat explique : "on veut voir et entendre le poète, ici on m´a vue dans mon véritable état".
La position qu´adopte Thibat, en même temps muse et poète offre une réflexion vivante et intègre sur la condition actuelle des femmes créatrices, toujours renvoyées à l´image de la femme inspiratrice qui depuis trop longtemps leur a été impartie. Sa performance intitulée "Femme sais-tu te taire" ne traite pas de féminisme mais de réalisme social, de femme qui écrit dans un monde d´hommes. (Par exemple, pour ce cinquième festival de Poésie Marseille, la proportion est de 4 femmes pour 12 hommes.)
Si c´est la paradoxale joie et douleur de s´exprimer qui motive Nathalie Thibat, c´est l´énergie créatrice dont notre corps est porteur qui est la force motrice de Didier Calléja.
Performance de Didier Calléja, photo Emmanuelle Bentz
La performance de Didier Calléja, performeur des Koeurspurs, ne s´origine pas à partir du texte mais à partir du corps. Linguiste du corps en action, Calléja balbutie, bégaye joue avec les mots, la façon de les prononcer, de les écrire. Pour l´occasion, il interagit avec un système de reconnaissance vocale trafiqué, lorsqu´il parle, le logiciel ne retranscrit pas exactement ses mots sur un écran lisible au plafond. Il y a distorsion du corps du spectateur et de la parole. Ici, tout est toujours en décalage, le corps, le texte, l´image.
Improvisation, paradoxes, interactions avec les spectateurs se mêlent, se confrontent, s´affrontent et coïncident miraculeusement. Calléja dans les affres de son enfantement se livre dans toute sa fragilité et c´est ce qui fait la force de sa performance. Celle-ci prend forme en direct, au présent, s´enracine dans la situation, le contexte, le rapport à l´autre, en interagissant avec les œuvres de l´exposition en cours, en sollicitant certains personnages du public. Le performeur achève sa prestation recouvert de flocons de polystyrène, enterré sous des morceaux de sagex effrités par le public. Un rappel au vide, à la transcendance de la page blanche constamment sous-jacente.
A la galerie Où la question posée est : Où en est la poésie ?
La poésie, to poeïn signifie littéralement le faire, encore en création, la poésie n´est jamais définitivement achevée ni confinée, elle prend toutes sortes de chemins, s´insinue dans les plus infimes articulations, elle est toujours en train de se faire, tout est presque là sans jamais l´être.
Où en est la poésie ? Les performeurs semblent y répondre par un vide silencieux, réceptacle de toute créativité, de tout début, de toute fin. Entre mutisme, non dit, mal dit, trop dit, entre deux articulations, on perçoit tout le silence du trop plein du non encore exprimé. Silence de la muse poétesse tout de blanc vêtue, posée sur un socle pour Thibat, silence de l´espace entre le corps, le texte, l´écrit et le mal exprimé pour Calléja.
Jean-Michel Hannecart, “sur la plage”, 2008
L´exposition de Jean-Michel Hannecart "Passager" à la galerie Où, s´unit également à ce silence sous-jacent et pourtant omniprésent. L´artiste expose sept papiers préparés à l´huile, peints à la craie. Sept tableaux pour les sept jours de la semaine.
Il procède par rituel, chaque jour Hannecart feuillette les journaux, s´arrête intuitivement sur une image choisit une photo dans la presse. Il cherche son punctum dont parle Roland Barthes dans "la chambre claire"; ce détail, qui arrive à changer la lecture de la photographie, en lui conférant une valeur clef. Il accumule ainsi 360 photos par année.
Chaque photo est traitée, retouchée, travaillée de l´intérieur. La technique qu´il utilise est bien particulière. Datant du 15e siècle, elle demande une rigueur de réalisation et des conditions météorologiques précises. Il mélange de la craie liquide à de la colle sur un support huilé. La technique varie selon l´image, ses éléments plastiques et s´adapte à sa signification. Les couches de craie fonctionnent comme des écrans les unes derrières les autres. L´artiste procède ensuite par retrait, par effacement. Il retire jusqu´à ce que l´image apparaisse dépouillée de son sens d´origine, mais réinvestie. Hannecart cherche à toucher la réalité de l´autre, à fusionner, à habiter l´image de l´autre.
Passager présente les portraits de sept personnages dont celui du passeur Varian Fry qui sauva entre 2 000 et 4 000 juifs et militants anti-Nazi en les aidant à fuir l´Europe, celui d´un pisteur du 19e siècle ou plutôt d´un personnage fictif qui possède le même nom du dit pisteur, celui d´un passager échoué sur une plage européenne du XXI° siècle, celui d´une femme algérienne se blanchissant lors de sa toilette et d´autres encore suggérant un voyage dans le temps, dans l´espace. Au mur, une fresque à la craie se détache renforçant encore ce sentiment de déplacement.
Ses personnages ressemblent à d´étranges apparitions. Leurs corps vidés de leur identité première semblent des spectres, tout en impression, en trace. Tels des golems qui prennent vie lorsqu´on leur ajoute la lettre aleph sur le front, transformant ainsi le mot meth, mort, en ameth, vérité, les images de Hannecart possèdent une vie propre, mystérieuse.
La craie noire fait office ici de glaise, de fond à partir du quel tout peut être créé. Fond noir occulte d´où ses images crayeuses surgissent, prennent vie, disparaissent pour apparaître encore.
Françoise Rod
Galerie Où
Jean-Michel Hannecart
Exposition du 22/10 au 15/11 2008
5° Festival de Poésie Marseille
le 22 octobre 2008 à 17 heures
Performances
de Nathalie Thibat
et de Didier Calleja
Festival PM5- Galerie Où - Où en est la poésie ?
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Alphonse Alt - Rencontres Internationales de la Photographie - P A V I L L O N 1 6 - Entrepôts SNCF
Alphonse Alt
P A V I L L O N 1 6
Entrepôts SNCF
Rencontres Internationales de la Photographie
Arles
" Ce qui manque au vagabond c´est moins la propriété que la territorialisation. "
Robert Castel
En sillonnant sept des quatorze lieux institutionnels de la cuvée 2008 des Rencontres Internationales de la Photo d´Arles, l´impression de circuit fermé domine. Un peu comme quand vous vous égarez au Palais de Tokyo ou dans une de ces cérémonies lunaires de ces cagibis bunkers appelées pompeusement en région parisienne centres d´art contemporain qui se passent les uns les autres une série d´artistes imprégnés de l´air du temps. Les Rencontres non conçues par un professionnel (de la trempe de François Leroy qui à Perpignan diligente le FIP Festival International du Photo-reportage et fait preuve d´une exigence rare) tombent sur l´écueil d´un amateurisme plus ou moins éclairé, d´un matage complice. Les falbalas tendance des locaux amusent mais ne convainquent pas. Tout au plaisir de plaire, ces choix sacralisent l´idée d´une éternelle jeunesse qui serait couleurs, oppositions de matières et fantaisie téléphonnée. Le besoin de nommer des personnalités certes cultivées mais étrangères au milieu de l´art alimente l´idée d´agrandir l´intérêt du public pour le contemporain ; cela fera parler et amènera en partie certains curieux.
Alphonse Alt
Mais, passée outre cette irritation due à la joliesse et la facilité, au pavillon 16 des entrepôts SNCF, enfin après quatre heures de tribulation dans Arles ventée, la récompense face aux travaux de Pierre Gonord né à Cholet en 1962 qui présente des portraits de 1m 50 de haut effectués en studio en gros plan, à une fois et demie l´échelle. Des gens trouvés dans les rues de Madrid, des éclopés de la vie, clochards et mendiants, SDF. Ces portraits sans recul frappent le regard, traités comme des princes, la dignité imposée de sujets anhistoriques nous rappelle que tout un chacun, le plus oublié du regard, celui dont à la vue nous détournons la tête ou n´osons nous attarder, a droit à sa présence, à la représentation de sa présence sur terre. Majesté terrifiante de ces humbles jetés en pleine lumière qui nous fait voir grandis, rajustés les manquants, les éborgnés. Cet accrochage appelé “Sous la peau” (éponyme du roman époustouflant de Michel Faber) dont le photographe nous dit qu´il est fruit d´une récolte et d´un choix de reconstruction : “J´essaie de retenir le temps pour écrire sur l´émulsion photographique un petit journal, en écoutant respirer l´autre et imprimer l´éphémère.” en dit long sur la congratulation de l´image de soi qui n´était supportable dans le portrait de commande que pour les puissants.
Alphonse Alt
Dans une autre salle du même pavillon 16, tout au fond du parc des entrepôts SNCF dévastés qu´il faut mériter de voir après une pérégrination exténuante de milliers de clichés plus ou moins coloriés, plus ou moins habiles, plus ou moins habités, sont montrées les œuvres de Mimmo Jodice “L´errance du regard”, un maître italien. Tirage sombre et contrasté d´usines à béton, des images de dévastation et de temps arrêté spectrales et monumentales tel un Pompei opératique, un Tchernobyl en cours. Les ruines de l´effort humain, le temple du travail chapelle et sacristie, lieu de rite et de pressurisation, allégorie du monument fonctionnel déchu. Magique, intense et perdu, l´irradiation possible d´un regard entomologiste attentif et blessé, gourd et sculptural.
Puis, dans un autre coin de l´entrepôt, accrochées sur des panneaux circulaires, des prises de vue de John Demos sur l´Albanie. Dans un cercle rouge, le passant supporte l´Histoire, il voit à travers les failles du temps, s´il est avisé, des photos mates, colorées et précises. Liturgie sans dramaturgie, il invente ce qu´il voit. Une force empédocléenne alliée à une violence païenne, à une dévotion envers le rien, le pastiche, un mouchoir, un arbre, une houle. Un cinéma populaire, une lanterne rouge, un rien, trois regards, la défection de toute mise en scène, le refus du cadrage.
Travail vigoureux qui secoue et apprend, léger écart du promeneur, proposition de l´intrus puis par une invite, peu de gain ou de défilade, une juste mesure entre l´affliction, le recueillement et la tension d´une menace virtuelle du déchaînement des éléments, des dieux, des mœurs. Où l´on peut apercevoir et pressentir que l´Albanie (d´où l´on vient et où personne ne va), pays mille fois envahi et sabordé, s´est réfugié dans sa dictature et ses montagnes sans rien perdre de son mystère.
La présence de la mort ritualisée tel un repas, une danse, une annonciation, y est d´une force rare. Force que le photographe qui préfère accompagner que juger, sertir qu´asséner, a su récolter et son recueillement dans le sens de récolte et de concentration nous encercle et nous étreint, prodiguant des sèmes archaïques impressionnants de fièvre, d´ardeur et de dénuement.
Les choix de monstration dans le pavillon 16 sont le fruit d´une sélection de Jean-Paul Capitani PDG d´Actes Sud. Outre la collaboration féerique d´Alfons Alt et de Bartabas sur l´Académie équestre de Versailles qui nous accueille au pavillon mérité, tout ce qui est montré est d´un tout autre calibre que le show room d´un fripier de luxe, que les accrochages de circonstance et autres fiestas d´images aux codes éteints, banalisés du circuit clos, des manies à la mode, du cousu main.
Alphonse Alt
Un véritable goût, un questionnement, une quête à la fois métaphysique et poétique sur qu´est-ce que prendre, s´éprendre et comprendre. Une attractivité active, une réflexion qui ne soit une génuflexion. Entre savoir voir et savoir faire voir, existe la différence entre un étalagiste et un designer, entre un plâtrier et un architecte, entre la pâte à modeler et la céramique.
Emmanuel Loi
www.alfons-alt.com
Entrepôts SNCF - Arles 2008
Rencontres Internationales de la Photographie
Alphonse Alt - Rencontres Internationales de la Photographie - P A V I L L O N 1 6 - Entrepôts SNCF
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Vox & " reVox " - ART ADO & ART ADUlTE, Un ART DéSORMAiS ADOLTE
Vox & “ reVox ”
ART ADO & ART ADUlTE - Un ART DéSORMAiS ADOLTE
Il y a eu les adeptes de la poésie sonore, tantôt plutôt musiciens et loin de nos faire et de nos dire, tantôt plutôt poètes : ils étaient alors de splendides utilisateurs des machines de l´époque (les années 50 & 60) magnétophones, caméra 8 et super 8, du Nagra au Revox en passant par toute sorte de Uher ; les Paillard-Bolex, les Pathé, les Kodak et autres Eumig ou Beaulieu...
Ils les avaient accaparées, utilisées, outilisées et c´était devenu leurs choses, leur façon d´être, de dire et de faire...
Les voilà, hui, sexa voire septuagénaire.
Par exemple, Bernard Heidsieck :
Ainsi, la palette de Bernard
d´abord,
la voix,
sa voix.
Puis une double voix,
sa double voix :
Vox
&
" reVox "
le Magnétophone, son magnétophone…
Alors de la poésie directe, par la poésie directe, il dialogue avec lui-même, lui-même - en chair et en os -, lui-même - sur bande magnétique - .
Le parleur-à-vif et le haut-parleur, le son du corps et le son de la machine, le poète mobile, mouvementé, gestuel et disant ; face à la machine fixée, invariable et parlante…
Alors il va bouleverser le sens des bandes magnétiques et ce ne sera plus la machine qui lira les lanières de plastique mais le poète, l´artiste, lui : Bernard Heidsieck.
Il va les lire et les interpréter, après les avoir interprétées par le corps, l´ouïe et la voix, il va les interpréter par le corps, le regard et la main.
Et la double voix sera une double voie, une double vue, désormais : une vision du son, de ce son, de son son désormais inaudible.
Et je suis, devant chaque tableau, bouleversé, moi aussi, par ces compositions sonores devenues silencieuses, muettes, secrètes et belles, ne serait-ce que par leurs sous-entendus…
Le son devient espace, le son se décrit, s´écrit.
On respire alors, comme un manque dans cette solitude, un appel au vide où l´image n´est, ne serait, que composition coite, alors Bernard ajoute le titre et souvent calligraphie quelques fragments de texte et, le dialogue se renoue.
Il ne se renoue plus entre lui & lui, mais entre l´art plastique et l´art poétique, c´est à dire une fois encore : entre lui & lui, soi en double.
Mais d´une autre façon, sur un autre plan !
Le son devenu abstrait, absent est maintenant une image concrète. Le spectateur, le lecteur, l´ex-auditeur retrouve ligne après ligne les bandes magnétiques. Le son détruit par les ciseaux et la colle est devenu une typographie, une maquette de texte, le son découpé est mis-en-page. Les lanières de la voix disparue du poëme sonore est métamorphosé en poésie visuelle…
Comme un champs bien labouré, un chant bien élaboré : ce ne sont plus les sillons courbes du disque désuet mais les sillons rectilignes, égaux, parallèles des bandes magnétiques morcelées.
Un sillon étiré horizontalement et allongé vers un noir glacial…
Un sillon étiré horizontalement et allongé vers un vert visqueux…
Un sillon étiré horizontalement et allongé vers un gris nacré…
Un sillon étiré horizontalement et allongé vers un émeraude opaque…
Un sillon étiré horizontalement et allongé vers un brun, sang sec…
De temps à autre, l´espace est occupé, suréquipé, par un circuit imprimé ou une vieille lampe TSF qui s´ajoutent aux calligraphies et aux bandes magnétiques. Il s´agit de faire comprendre, une fois encore, que ce texte, ce travail plastique, quoique puisse être son aspect contemporain, neuf, immédiat s´adresse aux archéologues du futur.
Souvent malgré l´émotion qui m´étreint à la vision de cette œuvre picturale, je ne puis cesser d´imaginer que je décolle tous ces fragments de bande, que je les colle à la queue-leu-leu et que je les repasse dans son Revox* et, là, que je l´écoute, je le re-écoute…
Que j´écoute les voix de Bernard Heidsieck retrouvées, récupérées dans son tableau.
Bernard Heidsieck
* Revox est une marque suisse d´équipements audio créée par Studer dans les années 50.
Ils commercialisent de fameux magnétophones à bandes comme le G36 (à lampes) ou le A77 et B77 (à transistors).
Le A700 est considéré comme le top avec une vitesse de variation allant de 2.5 à 22.5 pouces par secondes. (420€ à l´argus, hui !)
Ainsi les nouvelles machines sont arrivées, elles se sont épanouies dans les ateliers, les bureaux, les tables des artistes et des poètes. Au début, ils les ont humées, regardées, tripotées...
Ce n´était pas toujours convaincant puis ils ont commencé à les utiliser et, hui, ils y sont ! Elles sont devenues leurs outils, ils en sont maîtres : ils les outilisent, les festivals se multiplient sur l´art et la poésie numérique un peu partout dans le monde, les publications pleuvent...///
Ainsi le festival Transes Atlantiques à Bordeaux et à Pau avec deux concerts éblouissants (éblouir c´est pour la vue ! Comment dit-on pour l´ouie ? Un terme positif et admiratif pour "assourdissant" ? : sonorisant ? Soit : sonorisant !
Deux concerts sonorisants et assourdissants :
Celui de Joachim Montessuis dans la chapelle des Réparatrices à Pau.
Et celui de Philippe Boisnard et Hortense Gauthier au Théâtre Espaces Pluriels à Pau également.
De nombreux autres artistes se sont également manifestés à cette occasion dont un beau duo : Yvan Étienne & Claire Willeman à leur clavier d´ordi...
Bientôt ce seront d´autres rencontres à Paris SOS art : la transdisciplinarité, à travers l´expérimentation des nouveaux media où poésie, art sonore, vidéo et photo, se répondent ( Éric Cassar, Thierry Mory, Nicolas Carras)
Je parlerai une autre fois des antécédents : Tibor Papp et le groupe d´Atelier, Phillipe Bootz, Jacques Donguy, Jean-Pierre Balpe, Philippe Castellin et Akenaton, Caterina Davinio pour ne citer que celles et ceux parmi les plus actifs et que je n´ai pas oublié à l´instant où j´écris !
Il y a même un colloque qui vient de se tenir à Marseille "Poétiques du numérique" coordonné par Sophie Gosselin et Franck Cormerais et dont les actes viennent d´être publiés aux éditions L´Entretemps*. On y lira avec intérêt l´intervention de Colette Tron : "Excéder le format : inventer idiomatiquement", de Brandon LaBelle : "Corps et oralité à l´époque des nouveaux médias", enfin celle de Julien Ottavi : "Hackler le langage" ou les retrouvailles avec la poésie véritablement concrète et encore élémentaire.
* Entretemps éditions
Julien Blaine
Novembre 2008
¯Domaine de la Feuillade - 264 chemin du Capitaine Pierre Pontal - 34000 Montpellier
Vox & " reVox " - ART ADO & ART ADUlTE, Un ART DéSORMAiS ADOLTE
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SOMMAIRE
Michèle Sylvander - Petit abécédaire (suite) - Casse-tête
Michèle Sylvander, image issue de la série “Toison d´Or”, 2008, Photo ilfochrome
Petit abécédaire (suite)
Casse-tête
Ses casse-têtes ne sont pas des puzzles ou des jeux d´allumettes, encore moins des partitions numériques mais des situations qu´il s´agit de démêler au sens littéral du terme, des dédales dont il lui faut s´extraire coûte que coûte. L´un de ses stratagèmes favoris consiste dresser le plan de l´impasse logique où elle s´est jetée, de la situation périlleuse où elle s´est mise à son corps défendant. Aucun narcissisme ici, aucun masochisme non plus. Sylvander n´est ni Orlan, ni Gina pane, ni Abramovic pour reprendre la triade des artistes prises au piège du corps qu´évoque Pierre Sterckx dans son très stimulant pamphlet : Impasses & impostures (Anabet éditions, 2008). La photographie est alors d´un grand secours. La Toison d´or est de celles-là. Imaginez un écheveau de poils blancs, une Origine du monde mixée Maja desnuda qui chantonne la chanson de Piaf : "Tu me fais tourner la tête/Mon manège à moi c´est toi/Je suis toujours à la fête/Quand tu me tiens dans tes bras/Je ferais le tour du monde/ ça ne tournerait pas plus que ça […]", chanson qui sert de ritournelle à une autre pièce, une boite à musique semblable, elle aussi, à un casse-tête. Que vais-je faire avec ça ? Comment composer avec cette image improbable ? Comment débrouiller l´entremêlement ? "Arrêtez la musique !" dit une autre chanson de Piaf. Comment vais-je accommoder l´effroi et la fascination qu´elle provoque chez moi, ensemble ? Le casse-tête est là. Quand ce n´est pas la tête toute entière qui est cassée, détachée du corps, comme dans les trois Autoportraits à la tête coupée de 1995 et posée sur le plat du mur miroir comme la victime de Salomé ou quelque Gorgone.
Je dispose de toutes les solutions pour m´en sortir mais la clé qui me donnera accès au dehors m´est dérobée tout comme la porte du sommeil à l´insomniaque. Il convient d´interroger un mécanisme. Le casse-tête chinois commence toujours par l´énoncé d´une évidence. Un objet est posé. On lui donne des mesures : hauteur, largeur, profondeur. On peut imaginer la description la plus réaliste d´un sexe, ses mensurations, la fiche technique de son mode de fonctionnement, le rapide topo du processus de dégénérescence qui conduit à la blancheur des cheveux puis des poils pubiens. Mais le jeu consiste, à partir de ce premier constat, à se poser une question généralement inutile - la réponse ne changera rien à rien dans l´ordre des affects - mais à laquelle il est capital, pour ma tranquillité, que j´apporte une solution.
Le terme magique du problème est le mot : "sachant". Par exemple : sachant que la ménopause intervient généralement autour de la cinquantaine, quelle est son incidence sur ma libido ? Ou Sachant que la sexualité est associée à l´idée de jeunesse quel est le conte de terreur impliqué dans l´exhibition d´une toison blanche ? Ou de cheveux exagérément noirs ?
Ou bien encore : sachant que les codes de la différenciation sexuelle sont grandement médiatisés par le design de la pilosité, quid de mon autoportrait au torse d´homme ? Sachant la polarité de la face (M. Sylvander a réalisé en 2006 son autoportrait en Face d´ange, blanc sur fond blanc, grillagée de blanc) et du dos, qu´advient-il dans C´est une fille, 1995, de mon corps vu de dos vêtu d´une horrible gaine, qui, tels les vêtements de contention, ne laisse accessible que l´espace de la pénétration ?
Ou plutôt, sachant la tyrannie des apparences et la primauté du facial, quel message nous adresse dans Elle aussi, 2006, sur fond rouge: une jeune fille habillée de blanc qu´une épaisse chevelure noire recouvre jusqu´à la ceinture au point - n´étaient les genoux - qu´on se demande un instant si elle ne nous tourne pas le dos ? Sachant l´importance que revêt dans une société laïque, à l´école, les signes " ostensibles" de religion, quid des cheveux qui recouvrent L´ostensible, 2007 ? Sachant la symbolique du noir et du blanc, que nous disent les Pierres blanches et les Pierres noires, 2006 (toutes aussi blanches, mais crêpées de noir de la première série) ?
Et ceci : sachant qu´une femme voilée est en Occident le symbole de son assujettissement à la société des hommes qu´en est-il dès lors que le voile est revendiqué comme un gage de liberté ? Il me faudrait continuer. Après avoir décrit les fausses photos de famille de l´artiste - et de la famille de l´artiste dans Un monde presque parfait, 2002 - sachant que l´album constitue la mémoire des événements heureux du roman familial, mais aussi son plus clair mensonge, quelle signification donner au remake de cette sorte d´imposture qu´est toujours peu ou prou la photo du cercle de famille? Comment sortir de là ?
Sachant combien la mythologie nous est de venue étrangère, à l´instar des grands récits religieux de notre enfance, quel sens y a-t-il à construire une image sur fond d´Odyssée ou de voile d´Isis ? Quelle lecture faisons-nous aujourd´hui du personnage de Caron alors que le sens même du mot nocher, du Styx et de l´Achéron, nous échappe ? Quand les Portes d´ivoire et de corne, le chien Cerbère et la Noire cité sont devenus terra incognita ?
Michèle Sylvander, “Mur”, 2008, Photo ilfochrome
Le casse-tête dont il est question ici est un paradoxe logique insoluble qui demande d´abord à être visualisé. Michèle Sylvander s´y emploie avec une extrême précision. C´est ce qui rend, en définitive, ses casse-têtes heureux. Le regardeur n´est sommé de rien. Les énigmes que l´artiste lui soumet ne sont pas des oracles ou des mots d´ordre mais des scénarios auxquels il lui appartient de donner sens pour sa propre gouverne. Dans Je ne sais pas dans quel sens commencer mon gâteau, 1998, une série d´images de grand format qui se reflétait au plafond montre des corps - celui de l´artiste - se reflétant dans un miroir circulaire posé au sol. Sachant les déterminations cortico-anatomiques de l´équilibre, quel dessein poursuit l´artiste en renversant par deux fois notre perception du haut et du bas ? Quelle limite insensée de notre image sensori-motrice du corps, quel schéma corporel cherche-t-elle à renverser et à rétablir à travers ces images cliniques, mais aussi à leur façon lyriques, héritées de Pontormo et de Tiepolo ? Quel lien établir entre ces images circulaires et ce que Schilder (L´image du corps, 1950) appelle un "hémicorps" ?
Et il arrive parfois que la combinaison des questions-réponses produise un tout autre effet que celui d´abord escompté. Les homoncules de Droit de visite, 1999 qui dansent dans l´Ombilic des limbes ne sont pas des anges. La fausse famille heureuse de Loin, 2002 s´avère du genre sinistre, bien plus en tout cas que la compagnie déglinguée qui lui a servi de mo-dèle. Le Mirage, 2002 se fait plus réel et plus plat que l´apparition. Le jeune homme apeuré et démuni a pris la place du nocher. Ulysse s´improvise sauveteur des Sirènes. L´insomniaque dort profondément tandis que son corps habillé veille, les yeux grands ouverts. Les enfants au corps moulé regardent intensément le revers des "portraits après décès", etc. C´est que le dessein de M. Sylvander n´est pas de mettre en scène une affection ou un trouble d´inorganisation, un dysfonctionnement quelconque. Son objet est de faire advenir une œuvre d´art qui existe par elle-même et qui se moque bien du compte rendu clinique auquel certains commentateurs ou artistes ambitionnent parfois de la réduire. Une œuvre qui nous mettrait en alerte sans épuiser jamais le plaisir que nous éprouvons de ne jamais la comprendre entièrement.
Michèle Sylvander, “Rouage”, image issue du film "Une brève histoire d´amour", 2008, Photo ilfochrome
Médecine
Peut-on parler à propos de cette œuvre d´un "art thérapie" Quels enseignements les spécialistes de l´insomnie, de la narcolepsie, du métamorphisme ou de la psyché du vieillissement peuvent-ils tirer de ces images ? L´artiste conçoit-elle son ouvrage comme une automédication ? Mais alors quelle est la posologie ? Ou bien doit-on voir là des sortes de médecines locales, les baumes et les onguents d´une antique pharmacopée ? Ses casse-têtes sont-ils des remèdes contre la migraine ? A toutes ces questions la réponse est clairement non. Contrairement à bien des artistes qui, depuis Beuys, conçoivent leur rôle sur le modèle du thérapeute un peu chaman, il ne s´agit ici nullement de prendre le monde en analyse ou en réparation ou de le guérir des maux dont il souffre, ni a fortiori de s´appliquer à soi même les remèdes que l´œuvre serait censée apporter au regardeur. Non, M. Sylvander, en revanche diagnostique certaines des affections dont elle fait l´expérience. Ses insomnies ne sont pas feintes. Mais sa façon d´en user n´est d´aucun effet thérapeutique. Elle ne cherche pas non plus à témoigner ou à mettre à jour ce qui relève de l´intime ; l´effet Nan Goldin s´est déplacé chez elle vers le monde de l´art en représentation, un peu comme Araki noyant sous des milliers de clichés la montagne des petits moi du milieu. Pour la bonne raison, comme le note Mallarmé dans Crayonné au théâtre que "la danseuse n´est personne" et tout le monde à la fois. Ses images ne sont pas des documents qui pourraient servir à une meilleure connaissance étiologique des symptômes que l´on peut y trouver. Ce qui est en jeu ici est d´un autre ordre. Le mode opératoire de leur médecine est bien l´œuvre d´art. Il s´agit de faire exister une image qui nous place dans la situation de penser l´insomnie ou la culpabilité ou la différenciation sexuelle, la tyrannie des représentations, l´asservissement des corps, etc., non de trouver à chacun de ces vecteurs de réflexion un modèle opératoire.
Comment
Je ne sais pas comment M. Sylvander procède, mais ses œuvres m´engagent à mener une sorte d´enquête très particulière. Pour me guider, j´aime regarder les visiteurs de ses expositions les regarder, comme au Moulin de la Valette où elle expose aujourd´hui ou dans sa galerie Of Marseille. La manière dont ils apprivoisent l´effroi, la façon dont ils se font une raison, en riant ou en faisant l´idiot, pour éviter d´aller plus avant, m´intrigue fort. Non, ce que je vois ne peut pas être ce que je vois, semblent-ils dire tous, à peu de choses près, à rebours de la fameuse prescription formaliste. Mais ce que je vois, au demeurant, n´est rien de très extraordinaire. D´une certaine façon M. Sylvander ne se travestit jamais ni ne s´identifie ou n´entre dans le no man´s land des jeux de rôles comme Cindy Sherman. Ses mises en scène sont rarement cinématographiques. Et quand elle filme Une brève histoire d´amour en 2008, on songe à un album de photos de plateau des années 60. A contrario, le mécanisme qui produit l´image, si simple soit-il, est d´une grande complexité. Le démonter est un vrai casse-tête et un plaisir.
Xavier Girard
Michèle Sylvander
Promenade en Céphalée
Espace d´art Le Moulin
8, avenue Aristide Briand
83160 La Valette-du-Var
du 25 novembre au 24 janvier 2009
du mardi au vendredi de 15h à 18h
et samedi de 10h à12h et de 15h à18h
tel : 04-94-23-36-49
Michèle Sylvander - Petit abécédaire (suite) - Casse-tête
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SOMMAIRE
Galerie Athanor - Viallat, La Pensée Du Dehors
Claude Vialat, photo Jean-Christophe Lett, courtesy galerie Athanor
Viallat, La Pensée Du Dehors
Pour la génération à laquelle j´appartiens et quelques autres qui suivirent, les œuvres de Viallat ne sont plus seulement "de la peinture" comme on disait encore, avec tant de sérieux, dans les années 70-80, mais des espèces de signaux, les preuves incontestables de ce que nous avons aimé une première fois et qui depuis ce jour n´a pas connu de fin. Il suffit d´une toile dans une collection ou d´une immense bâche, d´un store, d´un morceau de bois et d´une corde, d´un nœud et d´une épissure ébouriffée saucée dans un peu de jaune d´or ou de rose, il suffit d´un fragment tout petit de toile raboutée et frangée de pompons pour que la magie opère immédiatement. Il suffit comme dans l´exposition d´aujourd´hui, à la galerie Athanor, d´une sélection de grands formats et dans la petite salle en longueur au fond de la galerie, de pièces plus petites, d´une grande variété, et le bonheur vous saisit.
Claude Vialat, photo Jean-Christophe Lett, courtesy galerie Athanor
Les Viallat se signalent à moi par cette même sorte de vibration lumineuse qui me fait tout oublier pour aller de par le monde droit vers un Christ des douleurs d´Antonello da Messina, une Déposition de Rosso, un roi blasonné de Piero, des paysans de Le Nain, un enfant peint par Goya, un bleu pastel de Redon ou la transparence d´un Degas, trois asperges de Manet, la tête un peu penchée d´un portrait de Cézanne, le mouvement imperceptible d´un arbre de Vallotton contre un ciel vert, une salle de bain matinale de Bonnard, un papier de Beuys, un petit pan de Lorenzetti…
En n´importe quel lieu, je sais de source sûre que j´irai de la même façon vers Viallat, séance tenante. Ou plutôt que je me laisserai gagner par cette euphorie particulière, cette sorte d´élan répété qui m´appelle. Affaire de pulsation, d´intensité, d´attraction colorée, de respiration ou de pas de danse, de rebond musculaire, je ne sais. Stendhal appelait cela une "promesse de bonheur", sans doute. Pourquoi, sinon, à côté d´un Viallat tant de productions contemporaines apparaissent-elles sèches, ternes et inertes, d´une prétention vide ou "niaiseuse" comme des songes morts ? Pourquoi se dit-on instantanément qu´il serait bon de vivre à proximité de ces couleurs, en présence de cette texture là ? Que la vie serait plus vaste ? Qu´elle ménagerait plus d´espace, plus de couleurs, plus de connexions et de passages ouverts que le quadrilatère étroit contre lequel je bute ordinairement ? Qu´elle serait plus éclatante, éclairée par ces toiles à bords libres ? Qu´est-ce qui enchante ainsi, aussitôt ?
Dans le journal ce matin il était dit de Rosella Hightower récemment disparue - elle était fille d´une irlandaise et d´un indien Choktow - qu´elle avait inventé un mouvement de danse dénommé "gargolliard", une sorte de saut de chat en l´air orné de boucles qui était sa marque de fabrique. Cette sorte de saut répété, comme les gammes mille fois reprises du musicien ou les pas du danseur, ce bondissement de goliards (artistes et intellectuels sécessionnistes du Moyen-âge, partisans dionysiaques de la liberté) est l´espèce de Clavier bien tempéré de Viallat.
Claude Vialat, photo Jean-Christophe Lett, courtesy galerie Athanor
Ses "percepts" à lui, ce mixte de perception visuelle, de signes et de tactiques du corps par où la peinture échappe aux prescriptions du motif, aux limites du "petit espace" et de la représentation et "qui survivent à ceux qui les éprouvent" ont pris la forme d´une torse suffisamment large pour ouvrir le passage au flux de la peinture. Au lieu des grilles modernistes Viallat a inventé un jeu dont les damiers ne seraient pas subdivisés selon la quadratura de la Renaissance en cases conjuguées blanches et noires crénelées de tours, de bastions et de mâchicoulis mais en parcours onduleux qui laisserait fluer entre les rizières de la forme les canaux de la couleur. Quelque chose, dans ces hauts centimètres carrés de peinture, agit sur moi depuis toujours, avec l´efficacité d´un autre paysage sensoriel, non plus le territoire de basses eaux, lissé, cerné et sec de tant de versions du monde contemporain mais une étendue dans laquelle il me serait possible d´entrer de tous côtés et de me faufiler sans emprunter aucun de ces parcours obligés auxquels bien des œuvres voudraient me contraindre. Dans une haute salle de la BNF, du rez-de-jardin, une de ses immenses toiles en trois lés accueille les lecteurs. Sa présence maritime au dessus des têtes de chercheurs est un gage d´expansion, une invitation à s´affranchir des cadastres disciplinaires, comme un gigantesque mimosa suspendu au dessus des compartiments du savoir. A l´opposé l´Hommage à Cervantès de Garouste aux figures dégoulinantes et la grande peinture très troisième République de Martial Raysse intitulée Donne-moi une parole et je serai guéri rappellent les heures les plus sombres de la peinture pompier qui a trouvé à Orsay sa Grande Bibliothèque. Chez cet ami, un énorme store chamarré de vermillon me fait chaque fois l´effet d´entrer dans la Villa des Mystères. J´ai parfois, allez savoir, l´impression en entrant chez lui d´avoir rendez-vous avec cette toile là, alors que sa collection compte bien d´autres œuvres fortes. Chaque fois, nous débâtons de l´état du monde et des arts, mais sans y prendre garde, la folie des rouges me gagne, comme les hôtes de la Farnésine, mon regard revient sans cesse vers ses débords badigeonnés à grande eau. Et c´est avec la pensée de cette toile unique, de ce feu derrière la tête, que je le quitte, et dans ses rouges successifs, empennés de verts et de roses (le rose "gingival" de Viallat) mordus par de légères traces mordorées, que mes idées, longtemps après, en traversant les jardins du Luxembourg, seront plongées comme dans une forêt en flammes. Il y a deux été, chez Eric Linard dans sa Villa-Usine du Val des Nymphes, une grande toile chamarrée de rouge et d´or, non loin des Pals de Pagès, m´a fait le même effet.
Demandez-moi pourquoi et comment définir cette attraction, je répondrais inconsidérément que la peinture de Viallat comme on dit, "me parle", qu´elle m´est familière - non parce que je la fréquente depuis longtemps, non parce qu´elle fait partie de ma vie, non parce que son "séjour" géographique ou son paysage sensible est aussi le mien, mais parce qu´elle éveille en moi une attention, une forme d´aguet indéfini, un horizon vers lequel tout mon être est attiré. Parce que l´ " effet méditerranéen" pour reprendre l´expression que R. Barthes utilisait à propos de Twombly, qu´elle produit sur moi mobilise un réseau serré de sensations qui prend à revers la véhémence du Sud, les plongeons dans les criques, l´arène les jours de corrida, le soleil, le goût et la matière des choses, cette proximité sensuelle des corps mais aussi des idées rompues à certaine pratique du dehors, celle d´une pensée "de sac et de corde" plutôt que des boutiques obscures.
Ou bien parce que sa répétition et l´efflorescence de ses différentes versions laisse affluer un pêle-mêle de perceptions qui me rappellent vers des territoires plus vastes et vers une "pensée du dehors" (selon de mot de Michel Foucault). Autrement dit une pensée qui n´oppose pas le for intérieur du peintre, le sujet de l´expression, "la vielle trame de l´intériorité" et l´œuvre en cours mais conçoit celle-ci comme un pli du dehors et l´une de ses sessions ouvertes.
Xavier Girard
Galerie Athanor
5, rue de la Taulière
13001 Marseille
04-91-33-83-46
www.galerie-athanor.com
athanor.galerie@wanadoo.fr
TITRE
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SOMMAIRE
Un Singe En Brumaire - Slick An III
Martine Aballea, Courtesy Galerie Sémiose
UN SINGE EN BRUMAIRE
(Slick An III)
"Je vous regarde vous les chiffres
Et vous m´apparaissez déguisés en bêtes
dans vos fourrures
les bras appuyés sur des chênes déracinés .
Vous me donnez l´unité entre la reptation
des serpents de l´univers et la danse
des plateaux de balance,
vous me permettez de comprendre les siècles
comme les dents d´un ricanement rapide
Mes yeux sont grand-ouverts, avides
de TOUT savoir sur ce qu´est le MOI ,
au moment où le diviseur se réduit au un ."
V.Klebnikhov (avant 1913)
La fin de ce mois d´octobre était propice aux foires dédiées à l´art contemporain, et pour l´amateur avide de se dessiller, l´occasion de se dire que Paris valait bien une de ces grandes messes où peut s´exprimer en toute liberté la contemporanéité la plus audacieuse, si ce n´est licencieuse, ou subversive. La concomitance exceptionnelle de quatre événements majeurs avec la tenue de Slick contemporary art fairs, Show off, la F.i.a.c, et Art élysées (plus ou moins autoproclamé salon des refusés de la ci-devant nommée), appelait le critique consciencieux, muni de son précieux passe, à s´armer d´audace pour une visite éclair et quelques jours riches d´émerveillement, de rencontres, et de piétinements. C´était aussi l´occasion pour les exilés de retrouver artistes et galeristes de leur région d´origine, et d´en profiter pour porter une brinde. Le coup de semonce pour cette liesse et la cavalcade qui s´en suivrait était lancé pour le vernissage de Slick art Fairs dans le cadre majestueux et relativement monumental des anciens ateliers des pompes funèbres de la ville de Paris, restaurés et reconvertis en centre d´art sous le nom de Centquatre. Dès l´abord la beauté et l´originalité du lieu, l´aménagement réussi de ses vastes espaces et de ses importants volumes tout en hauteurs, incitaient à une visite heureuse et stimulait la bonne humeur des quelques centaines de v.i.p. faisant la queue. Donc un public jeune en majorité, à l´image de cette foire, et dans une ambiance décontractée. On pouvait cependant regretter que le plus bel espace disponible, celui de la nef au rez-de-chaussée, ait été laissé aussi vide qu´une salle des pas perdus.
Françoise Petrovitch, “La reverence”, Courtesy Galerie Sémiose
Les galeries de notre région étaient représentées en un relatif petit nombre avec les Niçois d´ Espace à Vendre et Norbert Pastor, et pour les Marseillais : V.F. galerie, Porte-avions, Bonneau-Samames, Dukan-Hourdequin. Donc pas les plus anciennes ni les plus connues, hormis Porte-avions, pour ce qui concerne la cité d´Artaud. Et de ce fait il n´était pas non plus tout à fait surprenant que les artistes exposés ne soient pas pour la plupart ceux qu´on a l´habitude de voir le plus en vedette, que ce soit dû à leur jeune âge, à la singularité de leur œuvre, ou d´autres raisons encore. Qu´à cela ne tienne, il en ressortait l´avantage de voir des œuvres parfois divergentes des canons habituels, parfois tâtonnantes, ce qui peut créer la bonne surprise d´un risque, sans lequel rien de nouveau, et des démarches assez variées, voire même suffisamment contrastées, pour casser l´ennui de la monotonie, ou éveiller l´attention, fût-elle de l´antipathie. Ceci dit, force était de constater que les galeries susdites et les artistes qu´elles exposaient ne dépareillaient pas spécialement, pour la plupart, dans l´ensemble de ce qu´on pouvait voir sur les cinquante-huit galeries présentes, dont trente et une parisiennes et douze étrangères.
Jean Dupuis, Coutesy Galerie Sémiose
Dans la profusion d´images et de tons des stands, on pouvait tirer d´un premier aperçu quelques constatations générales. Le fait que la photographie "plasticienne" comme l´avait assez efficacement subsumée en son temps D. Baqué était toujours aussi représentée, au point de paraître le médium dominant. Idem pour les médiums et les techniques les plus traditionnels, en l´occurence la peinture et le dessin. Par contre peu de sculptures. Ce qui peut s´expliquer pour des raisons de moyens et de place, et probablement aussi du fait qu´une foire étant principalement une bonne occasion de vendre à des acheteurs que l´on n´a pas l´habitude de voir et agissant au coup de cœur, il paraît plus facile de les rassurer avec des œuvres que l´on peut aisément emporter, et montrer en rentrant chez soi sans risquer une scène de ménage. La peinture sur toile restant de ce point de vue l´indétrônable valeur refuge comme chacun sait. On notait également le peu d´installations au sens stricto sensu du terme, c´est à dire autre chose qu´un accrochage faisant sens ou effet. Très peu de vidéos, ou d´installations sonores visiblement passées de mode. Et ce qui était plus significatif encore, la quasi absence, a priori, de performances auxquelles la soirée d´inauguration aurait pu servir de prétexte, ou d´œuvres y faisant explicitement référence. Quasiment pas de travaux autour de l´écriture, notamment poétique, l´utilisant ou y faisant plus qu´une anecdotique référence, hormis sur le stand des éditions et galerie Sémiose, sur lequel flânait une édition de Jean Dupuy que l´on pouvait feuilleter. Un des espaces les plus sympathiques d´ailleurs, la galerie proposant un choix de multiples à cent euros pièce. A côté de Jean Dupuy, que les lecteurs de Dock(s) et les New-Yorkais connaissent, il y avait Patrice Carré et Pierre Ardouvin que l´on a pu voir à Marseille, et des œuvres amusantes ou motivantes comme celles de Martine Allabéla, Olivier Mosset, Françoise Petrovitch, Anne Brégeaut, comme signatures. "De la concrétude au signe, nous sommes entrés dans la vie pour plonger dans le silence, et c´est à ce prix que nous avons gagné la parole." dixit J. B. Ici c´était plutôt le mouvement inverse qui s´opérait. Ou un chassé-croisé entre écriture jouant du sens littéral, sous forme de slogans ou de vignettes, ou faisant référence à la notion d´action performative, et représentation, oscillant entre renvoi à la matérialité du signe appréhendé sous l´angle de l´influence des abstractions ou du Surréalisme d´un Man Ray par exemple, avec l´humour léger, le mystère, et l´anecdote qui s´en dégage dans ce cas. La présence de Jean Dupuy en exprimait bien l´exemple, lui, qui comme le résumait le n°1 du journal édité par Sémiose, après avoir pratiqué une abstraction lyrique, puis s´en être détourné dans un contre-pied, fut tour à tour "auteur de pièces technologiques, organisateur célèbre de performances (notamment collectives), bricoleur de machines et autres anagrammes". L´ensemble des sérigraphies accrochées en rang serré, comme un jeu de carte, suggérait l´idée du cadavre exquis. Ce que redondait lourdement la proposition de Pierre Ardouvin, qui avait précisément détourné l´illustration d´une carte de jeu, type Tour de France, où l´on voit un pneu éclater pour y ajouter la légende ou le slogan "Crève!". Si la banalité du procédé pouvait paraître efficace dans ce contexte, l´utilisation de la violence symbolique amenait une ombre.
Patricia Guerresi, Courtesy Galerie Porte-Avion
D´abord pour la facilité de son effet. Ensuite, pour le fait qu´elle soit ici, dissimulée. Enfin parce qu´on y devinait une allusion politique, les couleurs de l´image étant bleu, blanc, rouge. Ce ne pas tant la banalité de ce supposé propos, que le procédé couplant violence verbale et métaphore corporelle qui posait question. Ceci lié au contexte de cette dernière décennie où l´on a pu constater le déchaînement de la violence verbale et visuelle dans des médias de masse sujets aux formes de propagandes les plus manichéennes, et irrationnelles, voire inconscientes. Lorsque l´on commence à lier la figure du grand Satan Bush avec celle d´une Apocalypse écologique, que Sarcelles devient Jérusalem, et que celui qui était supposé le Bush émissaire français se fait épingler ou traiter de rat par un mandarin bourdieusien, on ne s´étonne pas que son épouse devienne une Marie-Antoinette médiatique. Il ne manque plus que les lépreux avec leurs rouelles canal+. Dans cette dérive entropique du Spectacle, on a pu s´étonner que des artistes à la conscience politique et historique bien superficielle, ne fassent pas preuve de plus de réserves face aux stéréotypes idéologiques et autres formations discursives qu´on nous sert sous leurs formes les plus grossières, eux qui en manipulateurs de l´image devraient savoir quels pouvoirs elle recèle et à quel point on peut leur faire dire tout et son contraire. Les récentes attaques contre Jean-Luc Godard et Jeff Koons ne pouvant qu´expliciter ce constat, pour leur capacité à démonter les procédés du Spectacle et la superficialité des discours, des marchandises comme une autre, derrière lesquels il n´est pas difficile de retrouver les bonnes vieilles névroses ou "Vraie Superstition", Pouvoir, Sainte putain, et ses célibataires ou marchands. Si ce propos dépasse, et de loin, Pierre Ardouvin on peut tout de même lui reprocher le ton au sens politique et barthésien de ce qu´il montre, et lui dire: c´est trop ou pas assez. "Le cadrage c´est une affaire de morale" (Godard) et "toute Forme est aussi valeur" (Barthes). Encore un peu de courage pour être vraiment révolutionnaire! Ou critique.
Marie-Eve Mestre, sans titre - collage mode, 27,3x20,5cm, Courtesy Galerie Norber-Pastor
"Hébert ne commençait jamais un numéro du Père duchêne sans y mettre quelques "foutre" et quelques "bougre". Ces grossièretés ne signifiaient rien, mais elles signalaient. Quoi? Toute une situation révolutionnaire. Voilà donc l´exemple d´une écriture dont la fonction n´est plus simplement de communiquer ou d´exprimer, mais d´imposer un au-delà du langage qui est à la fois l´Histoire et le parti qu´on y prend. Il n´y a pas de langage écrit sans affiche, et ce qui est vrai du père Duchêne l´est aussi de la Littérature. Elle doit aussi signaler quelque chose, différent de son contenu et de sa forme individuelle, et qui est sa propre clôture, ce par quoi précisément elle s´impose comme littérature. D´où un ensemble de signes donnés sans rapport avec l´idée, la langue ni le style, et destinés à définir dans l´épaisseur de tous les modes d´expression possibles, la solitude d´un langage rituel. Cet ordre sacral des Signes écrits pose la Littérature comme une institution et tend évidemment à l´abstraire de l´Histoire, car aucune clôture ne se fonde sans une idée de pérennité; or c´est là où l´Histoire est refusée qu´elle agit le plus clairement" La célèbre formule de Roland Barthes dans son "degré zéro de l´écriture" et sa théorie de l´usage social de la forme que trahit le ton d´un écrit, par le choix du registre de langage employé, par exemple, serait un excellent point de vue pour approcher quelque enseignement de ce que l´on pouvait voir à l´occasion de cette foire, et de ce que ces autres "formes-objets" dénotaient.
Anne Gérard, “Low Wedding Dress”, 2005, Courtesy Galerie Norbert Pastor
Ce propos se justifie de ce que, justement, il semblait bien qu´un changement, de mode, ou idéologique, soit en train de s´opérer, bien que furtivement, dans l´épaisseur de la doxa. Première constatation, ici peu de travaux utilisant ou glorifiant les catégories traditionnelles de la sous-culture médiatique ou de l´industrie culturelle. Pas de planches à roulette élevées au rang de pratique philosophique révolutionnaire accompagnées d´un texte de Baudrillard maugréant sur la nullité de l´art contemporain, qui de toute façon ne l´intéressait pas, ce pourquoi il en parlait sans le connaître, ou autres sociologues à la recherche d´une catégorie d´opprimés conformes à leurs préjugés ou à leur désir. On peut d´ailleurs se demander pourquoi pas la planche à voile ? A priori toute aussi rock n´roll et sexy, ou la pétanque, on ne peut plus populaire et riche d´enseignements sociétaux sur les devenirs minoritaires, qui fut d´ailleurs chantée par Tarkos en son temps. Il était bien question qu´il y ait quelques-uns de ces types qui abîment les disques de variétés en les faisant tourner à l´envers, mais ils s´étaient fait suffisamment discrets pour qu´on ne les entende pas. Peu d´œuvres traitant du scatologique ou du banalement vulgaire, c´est à dire sous la forme mièvre de la blague de potache, quand ce n´était pas du gag télévisuel, autrement dit sans le moindre pouvoir subversif, mais un temps en vogue parmi les universitaires, parce que référencés au goût de certaines avant-gardes, ou supposés singer la philosophie cynique. Le seul ennui étant que ce qui pouvait amuser ou choquer à l´époque des Incohérents ou de Dada, n´est plus que platitude répandue à longueur d´écran, et banalité quotidienne. Et la pratique de Diogène était risquée pour lui-même. Peu d´images violentes au premier degré, ou au second, sous la forme d´allusions calculées, comme celle de l´entarteur poujadiste, puisqu´il ne s´en prend physiquement principalement qu´à des gens plus cultivés et autrement plus subversifs que lui. Peu de sculptures utilisant le kitsch polychrome et fastueux à l´instar de Koons mais malheureusement souvent sans la profondeur et à contresens de la réflexion politique, historique, et sémiologique de celui-ci. Peu de cette propagande politique pseudo-marxisante ou tiers-mondiste sous sa forme la plus manichéenne et convenue qui avait remplacée les rares émissions culturelles sur Arte ou France culture. En somme très peu de ce qui a été plutôt défendu par les institutions ces dernières années, parfois sous la bannière on ne peut plus resucée de "l´Idiotie", en tout cas dans ses aspects les moins convaincants.
Dans ce qu´on pouvait voir par contre de relativement nouveau, il y avait, fait frappant, un "retour" des travaux interrogeant la condition féminine, éternel enjeu et question centrale, pour l´art comme pour la société, la matière-mère de l´univers, celle sur laquelle l´on dépose son premier regard, le bois dont on se chauffe, et là où l´on dépose son soupir de la poussette au dernier lit, le tabou des religions et le Signifiant phallique de l´école freudienne, la coche binaire et lunaire, le zéro et le un. Le sujet était appréhendé notamment à travers la question du voile islamique, comme on pouvait le voir sur le stand de la Focus gallery de Dubaï, où une photographie de poupées Barbie mises en scènes arborant le foulard jouxtait le cliché en plongée d´une sorte de jeune Lady Di les bas descendus sur son trône ou bidet esquissant un geste violent de refus vers l´objectif. Le visage censuré ou oblitéré par un bandeau noir, type négatif, au niveau des lèvres faisait ressortir la sensuelle blondeur du mannequin et le graffiti "l´art est une pute" sur le mur, donnaient une impression assez efficace de gifle ou de contestation, et de spontanéité savamment construite malgré l´apparent lieu commun du cliché et du propos. Une vision de "l´Occident" et de son art peut-on supposer, par Camelia Esmaili. Pas très loin dans le box de la galerie Porte-avions, des photographies de Patrizia Guerresi, semblaient traiter du même sujet, bien que de façon a priori plus subtile, ou dissimulée, pour ne pas dire ambiguë. L´artiste italienne dont on connaissait les sculptures et son intérêt pour les prismes mettaient en scène des jeunes femmes noires portant le voile sur fond de paysages de type sahéliens. L´utilisation des matériaux naturels, comme une tête de mouton, et des éléments du paysages, comme un tas de sable, les nuances sombres des vêtements portés par les modèles, et le contraste de leur présence sur ce fond désertique, créaient une impression de tension harmonieuse, et de construction formelle inspirée par les préoccupations classiques d´une sculpteuse pour les volumes, ou les contrastes d´échelles. L´aspect allégorique des poses et les références à l´histoire de la peinture comme cette vanité, ou l´icônéité du voile noir que porte la Vierge dans la tradition orthodoxe, parvenaient à restituer l´atmosphère des "Milles et unes nuits" de Pasolini, cinéaste dont une des qualités rares et particulièrement frappante était la façon dont il réussissait à restituer l´impression de réalisme historique, toute d´intemporalité, d´époques que pourtant, par définition, nul vivant ne peut connaître, surtout s´il s´agit de temps mythiques. Sur l´un de ces tableaux photographiques, l´artiste blonde aux yeux bleus posait elle-même voilée vue en pied, quasiment à l´échelle un, au côté de son jeune modèle africain. Une ouverture pratiquée dans le mystère de leurs voiles, des pieds au bassin laissait apparaître sur fond de ténèbres, le corps ayant été élidé par un trucage ou une retouche, un arbrisseau dans un pot. Ce qui fait penser à cette réflexion d´Hannah Arendt dans "La crise de la culture" dans son chapitre sur l´éducation: une plante pour grandir a besoin de lumière mais elle a aussi besoin d´ombre, car privée de sommeil elle succomberait. Une façon de dénoncer le manichéisme des idéologies modernes, vieilles religions, et autres utopies qui prétendent vouloir faire notre bien y compris contre notre gré. "L´enfer est pavé de bonnes intentions". A côté de cela un certain mysticisme se dégageait de l´œuvre, le voile noir évoquant la cosmogonie hindoue qui identifie la Déesse primordiale Maya a un manteau de néant ou "voile de l´illusion" dont aurait été tissé l´univers.
Fréderic Clavère, Courtesy VF Galerie
Dans un autre registre la galerie londonienne Cynthia Corbett présentait de grand portraits photographiques de jeunes femmes accoutrées à la mode élisabéthaine, dont l´inspiration shakespearienne pouvait faire penser à l´actualité de "Richard III". L´esthétique léchée et flashy des clichés contrastait avec l´aspect de vitrail médiéval tendant au hiératisme. Une œuvre de Christiana Benz. Intéressant et victorien, parce que malsain.
Fréderic Clavère, Courtesy VF Galerie
Un peu plus loin, cachée dans une aile de bâtiment qu´il n´était pas évident de découvrir, la galerie Norbert Pastor à qui pouvait revenir la palme sur ce thème de la féminité plus ou moins opprimée. Une robe en évidence d´Anne Gérard constituée de feuilles vierges ou coloriées dans des tons allant du noir à l´anthracite, photocopiées aux formats A4 et A3, et dont les stries pouvaient rappeler les ratures ou grattages d´Hartung. Le motif de la robe blanche aux contours dessinés par la superposition des feuilles et le contraste entre noir et blanc pouvant être recomposés de différentes façon à la manière d´un puzzle. La robe dont le patron s´inspire d´une poupée Barbie fut exposée entourée d´un fil barbelé aux côtés des réalisations de grand couturiers et connut par ce biais un vif succès dans la presse consacrée à la mode. Moins en évidence mais tout à fait redoutables les photographies retouchées et collages de Marie-Eve Mestre parvenaient à instaurer une provocation. Un cliché de magazine (?) tout dans les tons bleus et blancs montrait une apparemment jeune femme en impeccable tenue de plaisancière sur un voilier en pleine mer, le visage défiguré comme par une opération chirurgie esthétique ou quelque grave agression. Quelque chose de bestial. On pensait immédiatement à Gina Pane pour les vêtements qu´elle portait lors de ses actions, ce qui instaurait un recul malgré la violence, mais suffisamment floutée et ambiguë, de l´image. L´aspect de masque animalier au premier abord et vu de loin rappelait aussi Beuys le visage enduit devisant avec son lapin, ou Accatone s´enfouissant le visage dans le sable humide. A côté une photographie d´un détail de coït en gros plan, la verge pénétrant dans le sexe faisant songer à une anamorphose de lapin surmontée d´un "œil violacé" central d´où s´exhalait un sulfureux fumet qui semblait avoir envahi l´image comme s´il s´était fixé sur l´œil d´un objectif aventureusement rapproché. Entre Man Ray, Fassbinder, et une des premières pochette des Sex pistols. Dans le même espace des œuvres de Cédric Teisseire, Marc Chevalier, et Martin Caminiti, agréables, et intrigantes pour ce qui est des procédés et matériaux employés, notamment pour ce dernier dont les tableautins donnaient l´impression de motifs abstracto-floraux en mouvement comme s´il s´agissait d´hologrammes, alors qu´il s´agirait d´une anamorphose faite à partir "de vues de cycles", et dont la technique et la nature seraient secrètes, pas loin d´un idéogramme.
Colin Champsaur, “Tenir dans l´ensemble”, Courtesy Galerie Bonneau-Samames
Autre galerie de la région, V.F. présentait entre autres une machine de Lionel Scoccimaro, plaisante, rappelant les portraits-machines de Picabia. A côté, des tableautins de Frédéric Clavère représentant des "tatouages de prisonniers russes" ou la série "Malabar visite le goulag". A la lecture des inscriptions en cyrilliques qui ornaient les motifs on pouvait se poser des questions sur l´authenticité, la nature, ou l´époque, de leur origine. Puisqu´il semblait pour quelqu´un n´ayant pu approcher que furtivement la langue de Pouchkine, qu´il y soit question de goulag, du défunt P.C.U.S., de pisse de chienne, de matons à frapper (?), mort aux espions, et de cerveau, dans un drôle de mélange entre bribes de slogans, jurons, et peut-être des extraits de chansons de Vissotski. Peu importe, les dessins, comme des sigles emblématiques, assez drôles, semblaient narrer quelque geste picaresque, effectivement à la manière des vignettes en décalcomanie de notre enfance, message que l´on soupçonnerait d´être plus une allégorie de ce qui se passe du côté de Toulon que dans les steppes de Sibérie. On y reconnaissait le lexique et les thèmes picturaux habituels à l´artiste, s´autoportraiturant d´habitude avec ses colifichets fétiches, le chapeau melon, le loup de bal, faux nez en forme de carotte pour bonhomme de neige, prothèse phallique toute droite issue d´une procession en l´honneur de Vénus, tatouages yakusa, chaussons en fourrure de grizzli, et la bouteille de vodka ou whisky. A côté des fétiches, les emblèmes plus ou moins tabous, croix de fer, svastika, gargouilles, knouts et poignards, portrait d´Hitler, ou de Marx, pin up en angelots et rockeurs en transis, bêtes à cornes et à écailles, loup-garou, etc. Et sa pâte fétiche, l´orange minium, un puissant antirouille. On remarquera que sous l´ange politique, l´ orange est un rouge fade, et sa brillance commerciale appelant la santé et la félicité, la couleur phare de son écorce, le rendent refourguable à toutes les sauces et autres "bad trips". Il évoque évidemment aussi les hooligans de Kubrick et les vagues néerlandaises du "Football Total". Au milieu de cette forêt de signes et ce bestiaire, oscillant entre phobies et fantasmes (un onirisme qui semble en vogue), les thèmes traités par l´artiste sont ceux classiques de sa condition de peintre, mâle et humain de surcroît, en perpétuel lutte avec ses désirs et ses buts, ses collectionneurs, ses condisciples, ses élèves, quand ce n´est pas avec sa maîtresse ou lui-même, naviguant d´impossibles illusions à atteindre, en joyeuses noces, et repas de crabes. Le tout sur une inspiration oscillant entre le "Raw power" des Stooges et l´influence des peintres du Groupe 70 ou des Support-Surface. La représentation caricaturale de la violence sous l´aspect de l´autoflagellation ne parvient pas à effrayer du fait de la distance employée, mais bien plutôt à émouvoir, ou fait sourire, imposant l´empathie, ou la réflexion. Au-delà de la farce, ou des grimaces, on aurait plutôt affaire à un discret moraliste. Kant avec Sade et "Ne te fais pas de sushis mon amour". Dans un recoin sur le stand de la galerie une copie d´un tableau de Malevitch ne dépareillait pas avec les "Tatouages russes" alignés au sol. "ÊTRE UN DOUBLE ZÉRO OU REJOINDRE L´INFINI?" JB (Julien Blaine).
Alexandre Gérard, “UMAS”, 2008, dyptique horizontal, deux photos N&B, Courtesy Galerie Bonneau-Samames
Dernier stand Marseillais à inspirer un commentaire, celui de Bonneau-Samames. Sur un fond dominant de blanc une commode petite bourgeoise entravée de Marc étienne évoquait Sade bien sûr. Il paraît qu´elle avait la faculté de sursauter ou de s´exprimer à l´approche d´un observateur lorsqu´elle n´était pas débranchée. A côté des encres de Chine hitchcockiennes de Luke Painter, un cadre blanc dans un cadre blanc dans lequel se tenait une photo d´un étai de chantier, coincé entre le sol et le plafond, ou entre ciel et terre, "Tenir dans l´ensemble" de Colin Champsaur. En écho un autre cadre blanc d´où dépassait un chemin de fer, un troisième cadre blanc à l´autre bout du mur était censé signifier un chemin virtuel et exploratoire entre les différentes œuvres accrochées aux cimaises, un peu dans l´esprit de la légendaire exposition 0,10. Mais ça ne marchait pas comme prévu parce que l´artiste n´était pas là le jour de l´accrochage. L´esthétique suprématiste pauvre mais propre coutumière à l´artiste, rappelait que depuis ses premièrs démêlés avec les autorités professorales des Beaux-arts, il avait décidé à l´exemple de Nauman de faire de sa propre condition de Conceptuel opprimé, proie du doute et du funeste désœuvrement, le sujet et le principal matériau de son œuvre, avec comme principales armes les bouts de ficelle et le sens littéral que tout contexte se présentant sous un angle adéquat se résoudrait à concéder. Depuis lors la pratique de la maçonnerie lui permet de disposer d´un éventail de situations et de formes ready-made d´excellentes qualités aptes à se plier aux cheminements expérimentaux de toute une gamme d´opérations mentales et virtuelles dans l´épaisseur encore assez mal défrichée de l´ordre symbolique, linguistique, et concret. C´est tout un art de savoir coopérer avec le destin, à moins que ça ne soit l´aléatoire.
Jean-Michel Pancin, Manif, 2005, photo, tirage argentic, 40X60, 1/5, Courtesy Galerie Miss China Beauty
Toutes proches, les expérimentations d´Alexandre Gérard, bien qu´ayant subi d´autres influences, plus proches du Surréalisme. D´habitude l´artiste organise des expériences via l´installation de dispositifs leurres qui ont pour effet de révéler les comportements pavloviens ou machinaux de ces contemporains, pour ne pas dire inconscients. Le résultat en est parfois étrange, parfois amusant, parfois esthétique, oscillant entre l´image de la peur, de la surprise, ou du trouble, et suggère la parenté quasi phénoménologique entre les expressions de ces émotions, et la façon presque subreptice dont elles viendraient à se confondre avec l´expression de l´extase, telle qu´on la voit chez certaines pietà. Certaines de ses vues rappellent les décompositions du mouvement équin de Muybridge. A l´inverse il lui arrive aussi de se faire lui-même le cobaye de cette quête de l´étrange, de l´absurde, ou de l´émerveillement, qu´engendre une déstabilisation subite et inexpliquée des sens. Le résultat en sont des clichés photographiques, sur lesquels sont répertoriés les déclencheurs de ces états paranormaux, comme le résultat d´une lettre manquante sur l´écriteau d´un magasin, et autres surprises satoriques que l´on peut croiser à l´occasion d´une dérive prolongée. Parfois un dessin ou un schéma dans le style de Sempé restitue la rencontre ou la trouvaille. Ici le déclencheur le plus réussi prenait la forme sur un diptyque photographique d´un cadrage en plongé de tâches de vins ou bavures constellant une carte des vins qui évoquait l´abstraction lyrique ou un test Rorschach. Sur l´autre panneau les lettres noires du mot SAMU lues dans un miroir apparaissaient comme auréolées sur un fond gris suggérant le flou, inspirant déprime et trouble. L´inscription biffée par une auréole V...E DE VIN indiquait que le sujet profond de ce retable pouvait être là aussi celui de la condition de l´artiste soudainement frappé par le questionnement de ces attributs professionnels que constituent l´alcool et les additions les soirs de vernissage. évidemment saisi par l´angoisse et le dégoût on peut toujours partir s´isoler dans quelque ermitage, bergerie, atelier, squat ou clinique si l´on n´a ni relations ni moyens. Mais si l´on veut exposer ailleurs que dans des villages ou des M.J.C. il faudra bien se résoudre tôt ou tard à affronter le brouhaha, la débauche et les préjugés de ses congénères et collègues. L´artiste est un animal politique, comme les autres. Même s´il a tendance à préférer vivre en société fermée. Pour consoler ceux qu´un pareil spleen accablerait et qui n´auraient même pas les moyens de faire noter un verre, on citera Sarenco et son "Manifeste pour mes chers amis poètes" :
"Chers amis poètes ivrognes à la main leste/ tricheurs et canailles/ assassins potentiels, adultérins/ anarchistes et turbulents/ merdeux et suffisants/ fourrier de bonnes nouvelles/ étranger dans votre propre maison/ (..) riches et pauvres/ demi-riches et pauvres/ couillons et pauvres/ demi-couillons et riches/ demi-pauvres et couillons/ riches et couillon/ pleins de bonne volonté/ écrivain aux mains calleuses/ poètes fichus/ arrêtés à l´aube l´autre jour/ pour tapage nocturne/ condamnés/ sans sursis/ par le juge populaire/ enculés et cocus/ amateurs superficiels/ don juan sans espoir/ de succès/ dilapideurs des biens d´autrui/ depuis que vous n´en avez plus/ braconniers/ buveurs de vins/ d´appellation contrôlée/ gobeurs d´huîtres/ pêcheur de perles/ et agitateurs de peuples/ sousmarins jaunes/ athées irrépréhensibles/ bouffeurs de curés/ lécheurs de chattes/ joueurs de tennis/ alpinistes plumitifs à tout crins/ clowns impénitents/ politiciens ratés/..chiens perdus/ chevaux branques/ technophobes et renégats/ éleveurs de puces/ conducteurs d´autobus/ voleurs et espions/ malfaiteurs généreux/ anti-militaristes et provocateurs/ écologistes diplômés/ bûcherons et chercheurs de champignons/ polémistes sans dialectique/ dialecticiens sans polémique/ littérateurs lépreux/ drogués et fumeurs/ propriétaires d´immobilier/ (...) visages pâles et massacreurs d´indiens/ sujets télévisés/ vibrateurs humains/ catalyseurs imparfaits/ poètes de court-circuits/ caféinomanes instables/ votre poésie veut être/ partout (..) souilleurs de la morale publique/ délateurs/ littérateurs repentis/ philosophes recalés/ studieux de tout/ universitaires nébuleux/ marchands du temple/ intendants du palais/ éminences grises infidèles/ votre poésie est celle des francs tireurs/ prêts à jeter des boulettes empoisonnées/ aux chiens de garde chanteurs mendiants/ les miettes du succès/ dont le goût ne vous suffit pas/ vous employez la voix/ comme si c´était un instrument/ et la plume/ comme la baguette d´un chef d´orchestre/ l´espace blanc de la page/ comme si c´était dieu/ les jours comme si c´était des mois/ les mois comme si c´était des années/ et la vie comme si c´était l´éternité.. vous ne comprenez pas le jeu social/ et vous ne comprenez même pas que le silence de l´art est souvent plus important que la parole(..) vous parlez de révoltes et de révolutions/ de guerre et d´accord pacifiques/ vous signez des manifestes imbéciles/ où rien ne change que l´écoulement/ inexorable du temps qui efface/ vos traces/ même si vous n´êtes pas d´accord(...) Mes chers amis poètes vous n´êtes pas faits/ pour l´Histoire/ qui a ses règles et ses exigences/ vous n´êtes pas faits pour l´amour/ qui a ses conventions/vous n´êtes pas faits pour le peuple/ qui a ses raisons/ vous pourriez invoquer les muses impitoyables/ sourdes à l´appel de la Poésie/ dès lors que le dernier poète/ s´est suicidé en vain/ sur les barricades de la Gloire./ Souvent je pense que c´est bien que vous soyez morts/ et souvent je voudrais entendre votre voix/ au-dessus des autres/ dominer le brouhaha des imbéciles/ qui grouillent impunis, il nous faut une cure de jouvence/ pour notre splendeur/ ne pleurons pas sur nos vies/ nous ne les avons pas vécus/ nous étions des dieux,/ Pour fournir un peu de charme et de folie...... "
(traduit par Jean-François Bory
in "1965-1985 Une génération" de Jacques Donguy)
Pour conclure on décernera la palme des galeries à Miss China Beauty, et les choix originaux de sa directrice Bonnie Tchien Hy, pour les photographies superbes (mais inégales) de Jean-Michel Pancin.
OLIVIER MEYER
Slick 08
du 24 au 27 octobre
5, rue Curial - 75019 Paris
www.slick-paris.com
Galerie Bonneau-Samames
(06-71-15-76-97)
43, rue Dragon, 13006 Marseille
Galerie Miss China Beauty
(01-42-36-28-22)
3, rue Française, 75001, Paris
VF-Galerie
(06-08-52-94-17)
15, bd Montricher, 13001 Marseille
Galerie-Edition Sémiose
(08-79-26-16-38)
3, rue des Montiboeufs, 75020 Paris
Galerie Norbet-Pastor
(04-93-80-83-52)
6, rue Valperga 06000 Nice
Galerie Porte-Avion
(04-91-33-52-00)
96, bd de la Liberation, 13004 Marseille
Un Singe En Brumaire - Slick An III
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SOMMAIRE
Show-Off 2008 - Chemins Qui Mènent Nulle Part
Bianca Brunner, 2007, série “Wood” - fig 4, C-Print, Ed 5 + 1 AP, 96 x 120 cm, Courtesy Grusenmeyer Art Gallery, Deurle, Belgique
CHEMINS QUI NE MÈNENT NULLE PART
Lors de show off 2008 on a pu remarquer des photographes sculpteurs, des peintres sans pinceaux, parfois sans peinture et quelques œuvres jouant sur la frontière perméable entre la réalité et ses atours.
Chez la galerie belge Grusenmeyer, Bianca Brunner présente des clichés nocturnes. A priori une simple vue d´une balustrade donnant sur un bosquet desséché. En fait une mise en scène de sculptures en bois réalisées par l´artiste et photographiées devant des branchages. La série "Wood" au-delà de la mise en scène fonctionne sur cette confrontation d´une même "matière" brute et construite. Un décalage s´installe, quand à mieux observer la structure de bois on constate qu´elle semble inexploitable. L´artiste assemble deux objets métaphoriques un buisson évoquant bien que sec, la profusion et la nature à l´état brut et un élément construit sans aucune utilité. La simplicité de cet assemblage qui a priori semble être une prise de vue d´une terrasse joue subtilement sur notre perception des images, et avec ce que nous y projetons.
La galerie Paul Frèches montrait " La courbe de l´oubli les villes invisibles (…) " de Stefania Penafiel Loaziza : Un tas de tirages offset d´une même vue plus ou moins contrastée jusqu´à n´être plus visible, cette image disparaissant peu à peu dans la brume blanche est une métaphore de la mémoire qui peut nous échapper ou resurgir de manière impromptue.
À côté, la galerie toulousaine Sollertis présentait le travail de Marion Tampon-Lajarriette "Camera 1 plan 8" un faux plan séquence d´une vue du milieu de l´océan assez troublante par sa faculté d´évoquer l´infini, nous projetant ainsi dans un environnement identifiable mais sans repères. (On notera également ici les sculptures en céramique noire de l´architecte Rudy Ricciotti et les aquarelles d´Yvan Salomone)
Chez Sara Guedj, Vlad & Alina évoquaient une certaine difficulté à "s´adapter" à notre environnement par une sculpture où le cadre de la porte étant plus petit que cette dernière la rendait obsolète; à côté les gouaches de Marine Pagès et ses graphiques labyrinthiques, souterrains de montagnes, nous invitent à une sorte de monde parallèle, mental, ou suisse ...
Cédric Teisseire, “Alias Pillow”, 2006, Courtesy Galerie RX
La galerie Priska C Juischka Fine art, exposait entre autres Danielle Tegeder et ses peintures de grand format composées d´éléments graphiques et symboliques. Avec ses codes abstraits évoquant Kandinsky et le Bauhaus, Tegeder crée des "villes souterraines" assez hypnotiques. Également sur ce stand les photographies de Gabriel Jones résonnant avec le travail de Bianca Brunner ; là encore la mise en scène d´objets dans la nature peut nous laisser croire à un inventaire, mais il s´agit bien de sculptures, nous offrant les vestiges d´un monde futuriste au milieu d´une nature sauvage et aride.
La galerie RX proposait les œuvres conceptuelles de, Georges Rousse avec ses photographies d´anamorphoses, du peintre Cédric Teisseire et d´Anna Malagrida. La peinture de Cédric Teisseire est à la fois, référencée et distante, de par le choix de la laque, de formats assez réduits (inhabituel pour la peinture abstraite et le color field que ce travail pourrait évoquer) et surtout par son procédé assez clinique : faire couler une peinture acidulée avec des seringues ou directement du pot sur son support (en général imperméable : toile cirée, PVC ou aluminium), la laque glisse ou se confronte quasiment sans l´intervention de l´artiste. On notera le choix des titres Bi-goût présentant des bigarrures ou Alias... une série de coulures rectilignes finissant en magma expressionniste.
À côté quelques "vues voilées" d´Anna Malagrida (En avant-première de son exposition qui se déroule actuellement et jusqu´au 9 janvier 2009 à la galerie *) des vues d´Amman en plongée très surexposées. Cette exploitation d´une surprise accidentelle témoigne de la réflexion de l´artiste sur les spécificités et les limites de la photographie et par son titre y ajoute une note politique. Également à la galerie RX "Ne bouge pas poupée", une poupée de verre de Françoise Pétrovitch reflétant le "regardeur", une œuvre forte, où, schématique et frustrante, la forme aux articulations grossières ne peut être manipulée.
On notera enfin sur le stand de la galerie belge Transit, "Cathedra after attack" de Thomas Raat, un dessin en adhésifs colorés, illustrant un fait divers : la vandalisation de l´œuvre de Barnett Newman au Musée Stedelijk d´Amsterdam.
Ces travaux nous proposent une vision du monde ambiguë. Dans la dernière moitié des années zéro, entre-deux, la digestion du siècle des avants-gardes ne se fait peut-être pas exactement comme on l´avait annoncée, à Show off étaient présentés entre autres, beaucoup de travaux flous, limites, expérimentaux, intelligents.
* Galerie RX, 6, avenue Delcassé 75008 Paris.
Du mardi au samedi de 12h à 19h.
D.Boussion
Fiac de Paris - Show-Off 2008 -
www.showoffparis.fr
Galerie RX
(01-45-63-18-78)
6, avenue Delcassé, 75008 Paris
Galerie Grusenmeyer Art Gallery
www.grusenmeyerart.be
Show-Off 2008 - Chemins Qui Mènent Nulle Part
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Joffrey Ferry - Où comment faire de la mauvaise peinture un art
Joffrey Ferry
Ou comment faire de la mauvaise peinture un art
Le principe est assez simple. Prenez une photographie d´une allée d´arbres sans personne à l´horizon ou d´une piste d´autos tamponneuses (sans auto tamponneuse, c´est mieux), une maison en forêt (pas abandonnée, pas ouverte non plus, la plus ordinaire des maisons en forêt), un manège (sans petite fille, les chevaux sont si expressifs, mâchoire ouverte), la tête de vos copines (ni moches, ni jolies, les copines comme elles sont dans la vie, sans pose inutile) ou les ouvriers qui s´activent sur le chantier d´à côté. Si vos sujets ne sont pas ceux-là, aucune importance. Vous en trouverez d´autres d´aussi ordinaires. Faites seulement en sorte qu´on croit que c´est arrivé près de chez vous.
Faites banal, pas forcément triste ou joyeux, banal, c´est-à-dire, généralement, inexpressif. Faites comme si le monde, vos amis, n´étaient là pour personne. Mais surtout, faites anonyme. Insistez bien sur le fait que ces images sont sans qualité. Au besoin, donnez vaguement l´impression qu´il pourrait s´agir de captures d´écran. Insistez sur ce point : vous n´êtes pas photographe, vous ne vous dites pas non plus photographe. Comme tout le monde vous manipulez des photos. Arrangez vous pour qu´on ne sache pas si vous les avez prises ou pour faire savoir que ça n´a aucune importance. Vous vous servez de photos, un point c´est tout. Et si parfois vous vous laissez aller à composer un peu trop, si vous commettez l´erreur de vous souvenir, ne serait-ce qu´en passant, d´une image de photographe connue de vous (comme Walker Evans, si peu que ce soit) ou d´un artiste (comme Ed Ruscha) en shootant négligemment un carrefour avec des panneaux de signalisation ou une station service, ne le montrez pas trop, cela pourrait vous être reproché. Et si un jour, vous transgressez la loi en photographiant la bretelle aérienne de la Joliette pour le "Fonds communal de la ville de Marseille", parce que sa courbe de béton dégoulinante vous a tapé dans l´œil, c´est assurément que des motifs extérieurs à votre statement de base sont entrés en ligne de compte. Vous n´en tirerez pas trop avantage, je veux dire sur le plan artistique. Ou bien, si le pittoresque de la contradiction juxtaposée entre des barres de HLM et des petites maisons marseillaises vous a séduit, ou le spectacle des épaves automobiles qui parsèment les terrains vague de la montagne d´ordures marseillaises, on allèguera quelque raison de circonstance pour revenir à l´essentiel : la photo nulle c´est votre truc, pas la photo documentaire, pas le relevé systématique de l´école allemande, mais les snapshots rustiques, les images pauvres, les images pour rien. De celles qu´on ne range même pas dans l´album de famille, car on a oublié jusqu´aux raisons pour lesquelles on les a prises et conservées dans sa bibliothèque. Des images qui vous font douter de les avoir jamais réalisées. Façon comme une autre de régler la question de l´auteur.
Jusque là votre contrat est rempli : en règle générale les gens prennent des photos pour rien, vous, vous jouissez de la conscience absolument pure de ce rien, vous revendiquez cette nullité, vous la dénommez même "For a fact" que l´on traduira par : "pertinemment". Mais là ne s´arrête pas votre ouvrage. Quand d´autres seraient tout fiers d´exposer ces images, vous vous souvenez que vous êtes peintre. Selon votre niveau technique -tâcheronnat patiemment acquis dans une école spécialisée - vous utilisez l´épiscope ou tout autre procédé de projection et vous transposez vos images après sélection (sévère la sélection, bien sûr, le moment est crucial, il convient de ne pas faiblir, le choix doit se porter de préférence sur les images les moins agréables, les plus plates du lot, vous appelez ça être exigeant) vous transférez donc vos images sur de bonnes vieilles toiles qui rassureront vos collectionneurs et commanditaires. L´opération est délicate.
Commence alors le lent et méthodique travail du calque dans lequel vous êtes passé maître. En quelques séances, votre photo s´est transformée en un tableau avec ce qu´il faut de touches visibles, de glacis un peu rêches (pour restituer cette sensation de far presto que vous ne manquerez pas de rechercher) et d´aplats visiblement brossés avec énergie, sans virtuosité exagérée mais quand même pour attester de votre talent de peintre, si pauvre soit-il. Vous veillerez à laisser certaines parties vierges pour montrer que vous affirmez la planéité de la toile (vous feindrez ainsi de montrer comment c´est peint, cheville décisive de votre activité).
Hormis cela, vous monterez insensiblement votre palette pour que le tableau "claque" un peu, vous n´hésiterez pas à faire un peu vulgaire (c´est un signe d´indépendance par rapport au bon goût) et une garantie de lucidité (on ne vous accusera pas d´esthétisme), vous accorderez habilement les rouges orangés et les bleus froids, les verts acides de façon à laisser imaginer que votre palette est contemporaine, c´est-à-dire juste assez vulgaire pour produire un effet de réel à peine tempéré.
Vous aurez la gestualité modeste et le rehaut coloré astucieusement placé. Vous distribuerez la lumière avec la même efficacité. Bref vous aurez pour dessein de barbouiller suffisamment l´image pour que le regardeur s´exclame: - Oui d´accord, ce sont des photos, mais ne trouvez-vous pas que c´est quand même drôlement bien peint ? Non ? Quel métier ! Quelle touche ! Voyez comment il a peint ses cheveux, sa chemise à carreaux et les HLM ! Quel peintre ! Et si vous êtes seulement consterné par la complète absence de qualité picturale dudit transfert ajouté à la nullité de l´image photographique, c´est que vous n´aimez pas la peinture et ne comprenez rien aux relations entre peinture et photographie à l´âge contemporain.
Au reste, votre tâche ne s´arrête pas là. Il ne vous suffira pas de faire de vos croûtes des œuvres d´art, vous devrez œuvrer sans relâche pour les exposer, courir les bourses et les résidences, multiplier les "aides à la création", traquer les centres d´art, les Drac et les galeries et emblaver les friches. Sans oublier de convaincre un directeur de fondation qu´on a connu mieux inspiré, de vanter chez vous, sans rire, dans le catalogue que votre galerie marseillaise (Dukan&Hourdequin) a édité : "une technique sans faille, une maîtrise des moyens digne des grands" et de reconnaître dans vos toiles une incontestable "leçon d´humanité". J´oubliais, vous devrez lire attentivement les écrits de complaisance qui vous sont consacrés. Il se pourrait qu´ils nuisent plus à votre carrière que ceux d´entre eux qui ne voient dans votre activité qu´une de ces innombrables impostures que la critique a pour fonction stimulante de dénoncer.
Xavier Girard
Joffrey Ferry
- For a fact -
6 septembre- 1 novembre 2008
Galerie Dukan & Hourdequin,
83, rue d´Aubagne, 13001 Marseille
www.dukanhourdequin.com
Joffrey Ferry - Où comment faire de la mauvaise peinture un art
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Festival Poésie Marseille - Poésie Performative
Giovani Fontana à la Chapelle de la Vieille Charité, photo fifou
Poésie performative
Pour sa cinquième édition, le festival Poésie Marseille maintient son Cap autant en termes de qualité que dans sa programmation.
L´événement reste en effet dominé par des acteurs internationaux historiques d´une poésie contemporaine que l´on qualifie tantôt de visuelle, de sonore, de poésie directe ou performative.
Pratiquée depuis plus d´un demi-siècle, en réaction à la poésie classique qui fige le poète dans le rôle de l´écrivain le privant de son lien direct avec le public ; Cette poésie performative où l´auteur, lecteur/interprète de son œuvre recouvre l´oralité perdue du poème, et dans la simultanéité de la diction à sa relation au public invente de nouveaux modes de conception et de transmission du poème sur le mode du conteur.
Bartolomé Ferrando à la Chapelle de la Vieille Charité, photo fifou
Cette poésie s´inscrit dans la continuité des mouvements d´avant-garde Dada et Fluxus ; Et, si elle affirme cet ancrage dans l´histoire de l´art contemporain, sa filiation avec la performance ainsi qu´un degré certain d´abstraction, elle n´en revendique pas moins son appartenance au genre littéraire. En Linguistique Pragmatique, la performance est une parole qui transforme symboliquement le monde. C´est cette ambition transmissive que partagent l´ensemble des intervenants chacun à sa manière, la question de l´expérience du rapport et de la confrontation du texte au public.
Ainsi Julien Blaine en Mr Loyal donne de la voix, du geste et du souffle, dans des interludes poétiques et performatifs de présentation des intervenants du festival. Fernando Aguiar lors de ses lectures scande les mots de ses textes sonores adoptant un comportement sériel, froissant chaque feuille en boule de papier de même calibre, tapant sur la table de laquelle tombent des lettres de plastique, la grammaire se disloquant ainsi visuellement ; ou étirant, oblitérant du poing du scotch estampillé fragile. Ici le public partage le sentiment de violence de la genèse du texte. De la même manière Bartolomé Ferrando après avoir dans un rituel d´offrande païen éparpillé au sol, tour à tour plantes, paille, pétales, lamelles puis lettres de papier, se lance dans une interprétation sonore et filmée des signes qu´il voit au sol comme lirait un voyant dans le marc de café. Ainsi l´expérience procède de la tentative de retour à l´essence des choses, l´essence du verbe. Giovanni Fontana quant à lui pousse le rituel dans sa dimension la plus métaphysique sur un fond sonore qu´il modifie en direct par son intervention verbale sur deux micros organisant ainsi l´écho de sa propre voix qui se superpose à des sons primitifs de gouttes, de bourdonnements, de chuchotements, accouchant littéralement de son texte dans une litanie à la dimension religieuse et intemporelle. Ainsi la naissance du texte suit dans une ambiance sonore prénatale, intra-utérine, le même cheminement par l´écho, que la naissance de la conscience de l´homme par les ombres dans le mythe de la caverne de Platon.
Arno Calleja, Florence Pazzottu, Démosthène Agrafiotis à la Libairie L´Odeur du Temps, photo fifou
Nathalie Thibat, Didier Calleja et Démosthène Agrafiotis, abordent également leurs lectures poétiques sur le mode du rituel performatif, tandis que d´autres travaillent davantage la diction et la déconstruction du texte classique, ou du mot dans un genre littéraire plus conceptuel.
C´est le cas de Jean-Michel Espitalier qui scande ses textes-lexiques travaillant avec humour sur l´absurdité du sujet et la répétition ; Tandis que Cécile Mainardi comme Arno Calleja se distinguent par la contemporanéité des sujets et du vocabulaire utilisé souvent issu du language technique et scientifique.
à la Librairie La Touriale, Olivier Domerg avec Jean-François Bory, photo fifou
Jean François Bory cabotin, manipule quant à lui une mise en abîme formelle du contenu de ses textes. Dans la lecture d´un poème traitant de la place que tient la pensée sur le papier ; s´inquiétant de la valeur du texte et sur les raisons pour lesquelles "on n´enroule jamais un poireau dans un papier blanc" ; Et ce lisant à chaque page, il le réalise symboliquement. Et de clore son texte en les tournant : "et le mouvement de la page qui retombe sur la page" ; son livre lui-même accède à une dimension que l´on pourrait qualifier de performative.
Il est à noter également dans ce contexte de manifestation poétique, la présence de l´exposition Sarenco à la Galerie Meyer, l´artiste ayant sa place d´invité d´honneur son œuvre plastique et poétique travaillant la distorsion des signes, mots objets avec l´image et leur place dans la conscience collective, on comprend que dans le même mouvement de rapport au public, chez Sarenco ce sont les œuvres elles mêmes qui performent.
Pour Paul Ardenne, la Transmissivité de la performance qu´il qualifie de Transnarcissisme et qu´il dénonce, assoit la dimension rituelle libératrice et désinhibitrice de l´art, flattant public et artiste. "La performance est tout autant l´art par excellence de l´ère individualiste désacralisée, à présent que chacun d´entre nous est devenu Dieu et peut revendiquer de l´être."
à la Librairie Histoire de l´Œil, Jean-Michel Espitalier, photo fifou
Je pense pour ma part comme Thomas Clerc dans "Lecture et performance de littérature contemporaine", que "la dimension textuelle fait partie du régime performanciel", à savoir que le texte, même préexistant à l´événement de la lecture, par celle-ci et par son intention acquiert définitivement sa dimension performancielle.
Ce qui me conduit à faire le parallèle dans un mouvement similaire avec la pratique artistique de la branche opposée de la performance telle que la mettent en œuvre des John Bock, Paul Mc Carthy ou Mike Kelley, chez qui par une démarche inverse, l´objet final réalisé pendant la performance, fétichisé, devient réceptacle de l´expérience, sculpture indissociable du geste.
Mr Loyal
Et de conclure : La Performance idéologique est déclarée morte, l´idéologie et l´énergie restent elles bien vivantes au travers du livre au travers de l´objet.
Florent Joliot
5ème Festival de Poésie et de performance
POESIE MARSEILLE 2008
www.poesie-marseille.net
Festival Poésie Marseille - Poésie Performative
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SOMMAIRE
Fiac de Paris - 35ème édition - STULTIFERA NAVIS
STULTIFERA NAVIS
" Dieu est mort, Marx est mort, l´Homme est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien "
" NE TRAVAILLEZ PLUS JAMAIS, SAUF LE 1er MAI !
( ce jour là, tenez le stand de l´absolu dans l´infini ! ) "
Georges Hassoméris
"Anthropos ma non tropo (Sur le passage du service divin au service du vin)" de l´aède Boxon "Crypto/Dada Grec Métèque" précité: "Sans doute le concept critique du spectacle peut aussi être vulgarisé en une quelconque formule creuse de la rhétorique sociologico-politique pour expliquer et dénoncer arbitrairement tout, et ainsi servir à la défense du système spectaculaire". Si "La culture devenue intégralement marchandise doit aussi devenir marchandise vedette" (Debord) c´était l´occasion de le vérifier en son Saint des Saints lors de cette prestigieuse trente-cinquième édition de la F.I.A.C. où se bousculaient près de 200 galeries dont 72 françaises, et les milliers de passionnés et de curieux prêts à affronter une queue monumentale. Ici le terme foire prenait tout son sens, heureusement avec le passe valable pour les trois foires liguées, "les professionnels" s´économisaient pour les heures de piétinement sous la majestueuse nef du grand palais. Dans l´assez grande diversité d´œuvres allant de l´art moderne au plus contemporain, et des galeries têtes de gondoles de la production nationale et internationales, un certain nombre de constats s´imposaient de prime abord. Là où Slick pouvait paraître inégale, jeune, tâtonnante, et modeste, là où Show off pour ce qui est des œuvres, pouvait paraître mûre, dotée de moyens, et à la limite du fashion, ou du moins d´une sage uniformité, la F.I.A.C. justifiait sa primauté du fait que même ce que l´on n´y aime pas est irréprochablement bien vu et, ou, bien fait, en insistant sur le second terme, surtout "bien fait", y compris chez les plus jeunes signataires. Autre constat, il semble y avoir un retour aux démarches les plus formalistes, où l´on sent les influences de l´abstraction géométrique, et conceptuelles, mais sous un angle politique, et un intérêt pour les poétes-performeurs les plus célèbres, ou pour des œuvres qui font référence à leurs pratiques.
John Giorno, “Welcoming the flowers”, Courtesy Galerie Almine Rech
Ainsi à côté de la présence de Vito Acconci chez Anne de Villepoix, ou de Marina Abramovic chez Serge Le Borgne, on notait celle de John Giorno sur le stand d´Almine Rech. Ce dernier, figure de proue de la beat generation aux côté de Burroughs et Ginsberg, "inventeur du concept de "found poetry" développe des "topics" ou thèmes comme l´alcool, la drogue, le sexe: "je désire être sale et anonyme". Vision d´un monde schizophrénique: "peur..peur..,nous sommes des patients dans un hôpital psychiatrique..nous sommes la décadence et la ruine..". Répétitions qui démarrent lentement, puis deviennent obsessionnelles. Climax. Ou, selon F. Verdi, "la nature anarchique de l´aléatoire-entropie/ négentropie, naturel/ vital, cause/ signe"...juxtapositions de mots ou de sonorités..Voix qui s´entremêlent autour d´une voix qui sert de guide." (dixit J. Donguy "Une génération", éd.Henri Veyrier). Mélange entre l´ambiance rock et gouape du New-York underground et l´inspiration boudhiste des litanies ou "Suicide Sutra" recherchant la promesse du néant, comme un apaisement. Ainsi dans son poème "Crasse et boue": "..Tu ressembles/ à un téléviseur/ qui repose sur/ un frigidaire,.. Je ramperais/ dans un kilomètre de merde/ pour sucer/ le dernier type/ qui l´a baisée... Nous ne prenons plus de drogue,/ nous mendions pour l´argent,/ on ne fait rien de dramatique/ ..Je veux être/ crasseux/ et anonyme,..Qu´est-ce qui se passe ici,/ on dirait que/ tout le monde est sous l´eau (..). On dira que c´est un peu comme le très baroque, trash et crépusculaire, "Caligula" de Tinto Brass, on aime ou on aime pas. Ce qui est sûr c´est que ce n´est pas pour les enfants. Bien qu´on puisse y voir aussi un côté fleur bleue. Ici le poète rockeur-performeur présentait son texte sous forme d´affiches, dazibao ou texte-partition, "Welcoming the flowers". Réinvestissant l´éternel et romantique figure ou topique de la métaphore florale, ses vers tout d´allitérations et d´assonances emmêlées déployaient leurs tropes avec l´impact visuel et sonore de slogans chamarrés, leurs lettrages inégaux se détachant par contraste sur leurs fonds pastels. L´effet hallucinatoire des tons créant l´impression vibratoire d´un patchinko nippon ou des mandalas tibétains. "Les jonquilles..(Ndt: ou narcisses)..baptisés dans le beurre", " Les dalhias de neige affilées piquantes comme la pisse de chat", "Puisse tous les insectes noirs grouillant sur les PIVOINES être mes fils et mes filles dans les vies futures", "les muguets..(ndt:ou poltrons)..lis de fourrure, lis de fièvre, lis de peau", "les tournesols pelotonnent leurs têtes sur mon sein et contemplent le ciel", "les chrysanthèmes sont une guirlande de crânes, "les jacinthes sont les chansons des suicidés", "les champs de pâquerettes sont les gens qui m´ont trahis", "LES VOLUPTUEUX VOLUMINEUX bougainvilliers sont des flammes léchant ce qui ne peut brûler", "les orchidées sont les langues qui mentent", "les fleurs de cerisier sont des lames de rasoir", les coquelicots ont les poches bourrées de narcotiques régals", "les lupins étaient suffisants et désobligeants", "un gros bouquet d´un millier de roses sont tous les gens à qui j´ai fait l´amour", "ALMOST MISS AMERICA ROSE". L´ensemble rappelait le "One hundred live and die" de Nauman.
Du même niveau et dans un esprit pas si éloigné on pouvait voir une sculpture en néon de François Morellet, démontrant l´évidence de l´impeccable puissance de son œuvre, exposée par A arte studio invernizzi. Autre pièce remarquable, chez Xippas, une photographie de la série "Les façades" de Valérie Jouve, incontestablement l´un des plus importants photographes français contemporain avec Sophie Ristelhueber.
Olivier Millagou, “After the sunset”, Courtesy Galerie Erna Hecey
Pour ce qui est des artistes provençaux, la galerie bruxelloise Erna Hecey présentait "After the sunset" un diaporama d´Olivier Millagou, une série de photographies en noir et blanc très contrastées et projetées sur une tache de peinture noire de la taille d´une carte postale. Une œuvre qui tendrait à suggérer un envers du décor. L´artiste s´est rendu à Hawaï, pour se confronter à la réalité d´un paysage censé être paradisiaque et où le coucher de soleil est soi-disant le plus beau du monde. Olivier Millagou a donc décidé de ne prendre des vues qu´après le crépuscule, alors que le rideau du spectacle destiné au touriste se baisse. Il en ressort une série d´images tellement contrastées qu´elles deviennent silhouettes et donc, parfois, métaphores d´autre chose, à l´image de cette vahiné de profil qui évoque autant Botticelli que Bergman. De ces vues approchant l´énigmatique il se dégage une atmosphère mi-glauque de banlieue pavillonnaire, entre high way et bungalow du "Stranger than paradise" de Jarmush, que ceux qui ont grandi à proximité de la côte d´azur connaissent bien. L´efficacité des clichés projetés à vitesse substromboscopique, et la beauté de leur grisaille, faisait penser à cette sentence de Fassbinder: "Le cinéma dit Godard, c´est la vérité vingt-quatre fois par seconde. Le cinéma, je le dis, c´est le mensonge vingt-cinq fois par seconde".
Marie Bovo, “Chant 5”, vidéo, Courtesy Galerie Kamel Mennour
Chez Kamel Mennour, au milieu d´œuvres évoquant la vanité à l´image de "Barded sait lamps" de Sigalit Landau, achetée par le F.N.A.C., d´une photographie de Camille Henrot, des sculptures de Claude Lévêque et Pierre Malphettes, la vidéo de Marie Bovo "Chant 5" montrant des lys vus en plongée, avec une étrange impression de chute, au son enivrant ou berçant de l´enfer de Dante lu en arabe, par une femme. On notera chez cette artiste que l´effet presque physique de ce que ses œuvres suggestionnent est toujours très réussi, sans que l´on puisse très bien faire la part entre l´artifice technique, la composition formelle, et le sujet traité. D´où une certaine déréliction des sens, sans pourtant éclipser l´aspect allégorique que l´on y devine. Une œuvre qui pour les Marseillais qui la connaissent depuis un certain temps semble évoluer dans des directions inattendues, et dont la différence serait intéressante à confronter à celle de ses consœurs citées plus haut.
Gérard Traquandi, “LLH 0907”, 2007, Huile sur toile, 230 x 160 cm, Courtesy Galerie Laurent Godin, Paris
Autre vedette originaire de la région, Gérard Traquandi chez Laurent Godin. Face à ses toiles et ses dessins récents on a l´impression de voir s´ouvrir une immense fenêtre donnant sur un plan d´eau où onduleraient des algues de marécages. Mais ici il ne subsisterait que l´idée d´un signe relique, la touche gestuelle devenue légère sur un fond aqueux suggérant le diluer, approchant l´idéogramme, abstractisant et concret. "L´expérience du paysage se fait plus que jamais en le traversant, en le pénètrant; le paradoxe du peintre c´est de mettre à plat cette représentation". Pas le caoutchouc, la "caoutchouité". Où l´on retrouverait la magie des plans de Tarkovsky filmant les reflets des cours d´eau et autres étangs dans Andreï Roublev ou Solaris. Entre l´étendue du visible et la marque noire du choséel, autrement dit le signifiant dans sa mortelle pureté approchée. Et pourtant l´effet est agréable, voire berçant.
Pour conclure on remarquera que si sur l´ensemble des trois foires, les galeries belges étaient à remarquer, l´événement le plus notable était la montée en puissance des galeries russes. Les moscovites de XL parvenant à créer un scandale, puisque nos forces de l´ordre républicaines n´avaient rien trouver de mieux à faire que de venir décrocher les photos d´Oleg Kulik pour leur caractère "dégradant" ou supposé "zoophile". En les voyant il semble que cette dernière qualification soit un peu exagérée étant donné que la scène est plus suggérée que visible. Effectivement l´artiste en disciple de Diogène reprend une figure classique puisqu´il se met en scéne en chien. Si l´argument invoqué de la protection des mineurs par l´article L227-24, peut éventuellement s´expliquer, on s´étonnera tout de même que ce soit les artistes qui en fassent les frais, lorsque l´on voit les torrents de barbarie, certes à peine dissimulée, que déversent les téléviseurs et autres navets du box-office. Ceci dans un contexte de dérive hygiéniste, de grand renfermement pseudo-social, réintroduction du délit de blasphème sous l´alibi anti-raciste et autres bondieuseries de "bon aloi", qui illustrent l´inconscience et la faiblesse intelectuelle de nos élites politiques. On leur conseillera de lire Erasme, Orwell, et Huxley. A une patricienne hésitant à jeter aux orties ses humanités classiques pour embrasser la nouvelle superstition saint Jérôme tenta cette mouche: "fracta nave de mercibus disputo", nous discutons sur la cargaison alors que le navire coule. Vu à la télé, Helmut Khol sous une pluie d´œuf que lui balançaient de soi-disant libertaires: "la république de Weimar a été renversée, non parce qu´il y avait trop de fascistes, mais parce qu´il n´y avait pas assez de démocrates".
Olivier Meyer
Fiac de Paris 2008
www.fiac.com
Fiac de Paris - 35ème édition - STULTIFERA NAVIS
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SOMMAIRE
p Œ sie MARSEILle 20O8 - 5èMe - La poEsie est à MARSEILle - L A P O E SIE Ne Sert à rIen
Marina Mars, performance à la Chapelle de la Vieille Charité, photomontage
La poEsie est à MARSEILle
L A P O E SIE Ne Sert à rIen
Organisée à Marseille dans des lieux de culte (librairies, musées, chapelle), Poésie Marseille peut se flatter de cultiver l´estime. Des happy fews se réunissent pour assister à une perf ; l´épisode de la diction, imprécation ou mélopée, valse de soupirs ou envolée à profusion de syntagmes et d´apocopes, une énurésie de la langue pas toujours de première jeunesse ni de nécessité intérieure, vient confirmer ou infirmer notre sentiment premier, à savoir que les auteurs ne sont pas tous des comédiens et que l´oralité de la poésie la piège souvent.
En effet, si le souffle qui habite celui qui s´expose n´est pas vaillant ou est de simple duplication, rien ne s´entend. Faire mouche à tout coup, soulever l´auditeur, le perturber et non simplement l´amuser ou le séduire, demande explicitement de penser sa langue, de ne pas ménager sa peine.
Rares une fois de plus ceux qui ont eu ce courage ou cette facilité.
Les poètes-bateleurs qui ont trop de métier comme ceux, portugais et italien, que nous avons entendu à La Caravelle perpétuent une tradition de troubadour, de la construction du dit dans ses arabesques ; c´est alors question de faconde et de savoir-faire. Le poète doit nous laisser sans voix. Ce qu´il exprime ne doit pouvoir être rangé dans une armoire à balais, dans un casier où crabes et daurades se côtoient. C´est d´un renversement dont il est question, du pouvoir de renverser l´attente, l´application, les petits pièges peureux de l´écoute standard.
Tout le monde n´est pas fait pour dire son texte publiquement, pour le donner et se battre avec et contre. Des textes intimes, souterrains ou cérébraux ne font pas l´affaire au micro et sur l´estrade. Par contre, des pochades ou une frénésie subalterne peut faire l´affaire à condition d´être bien balancée.
La poésie ne sert à rien, elle dessert plutôt,
Ne servant pas, à quoi peut-elle être utile ? La question de sa forme, de sa persistance selon des modules et sous des modes répertoriés d´édification du chantre (versification, allitération, euphonies, synecdoques) se pose encore et toujours.
à la Librairie La Touriale, Frédéric Ohlen, photo fifou
Passant par la métaphore du corps, de la danse, de la musique, de la recherche dans tous ses états, de France Cadet à Orlan, une batterie de performers scande une nouvelle forme métaphorique de la poésie. Nous avons un brillant élément de cette modernité avec une régionale de l´étape. De grands moments à la Vieille Charité avec la prestation toujours aussi spirituelle et épicée de Marina Mars dans sa marelle en direct de Las Vegas revisitée à Pasadena par Marcel Duchamp et Dennis Hopper ( rétrospective hommage à voir à Paris toutes affaires cessantes à la Cinémathèque à Bercy à Paname).
La jubilation baroque des shows et acting out de cette artiste ne l´empêche pas de "pratiquer" et de marquer sa dévotion selon un rite subtil où la provocation vient revigorer l´espièglerie de la croyance. Agile et frondeuse, elle n´est pas consternée par la consécration. Il n´est pas tant question de singer le religieux mais de foi, ma foi, "persévérer dans son être" écrivait Spinoza.
Le souci de renouveau nous pousse à ne pas entretenir des légendes néfastes ; c´est au créateur de se doter des moyens de son temps. L´éloge au Créateur de toutes choses n´est plus avec Marina Mars, la sirène de Marseille, simplement touchant mais explosif.
Cécile Mainardi à la Librairie Histoire de l´Œil
En dehors de la Caravelle et de la Vieille Charité, une triplette de poètes invités par Poésie Marseille a fait fort à la Touriale : Fréderic Ohlen, Olivier Domerg et J-F Bory. Ce dernier à la causticité toujours aussi lustrée nous a lu un texte publié il y a quarante-deux ans et jamais lu par lui, le livre s´égrenant page à page avec des colifichets sentant son Perec et l´école minimaliste de l´observation détachée. Plutôt bien lu, il nous a octroyé une histoire d´ours à Berne sur un pont glacé avec Blaine, jeune mousquetaire à l´époque, morceau de choix, fabliau qui reprenait la tradition du trouvère quant au canto troussé, éloge ou tombeau, rondeau ou suite spontanée. Inventant sa langue, le poète dans sa dédicace au pote poète présent ne loue pas l´autre compère mais lui chante une chanson à sa façon. Belle étreinte en public, perlaboration du temps passé au tamis, bravoure de la parole qui dit le regard, le poids et le tain des années à faire les clowns, otaries et autres acrobates dans les espaces microscopiques de la poésie contemporaine.
Moins heureux dans la lecture dans le duo avec Olivier Domerg de plus en plus désopilant et scénariste, Jf Bory a démontré son savoir-dire.
L´habileté de Domerg lui fait emprunter le chemin escarpé du chansonnier ( les Belges en ont pris pour leur grade), il cingle à toute vitesse et se vautre dans les contrepèteries, faisant feu de la moindre brindille ou brimborion de mots à la dérive ; pétaudière loufoque et lassante par son approximation parfois lycéenne ou proche de l´almanach Vermot (tout le monde n´est pas Lacan, Jarry ou encore moins Rabelais), la récitation d´irritations montre ses limites.
Fernando Aguiar à la Chapelle de la Vieille Charité
S´il est sympathique de badiner avec la langue, de conspuer le sérieux d´avoir à dire, de tamponner les expressions toutes faites, un moment vient (au bout de dix minutes) où la légèreté du procédé finit par confirmer un système défensif par rapport à l´idée d´exprimer quelque chose de soi, pas forcément du secret, une confidence ou de l´intime, mais quelque chose que l´on ne contrôle pas. Une certaine humilité de l´émotion. La parodie gagne à être courte et momentanée. Fustiger les signes extérieurs de l´expression nous fait maintenir à l´extérieur. C´est tout con. Le formalisme. L´acidité. La parcimonie.
Tout ce qu´un aède venu de Calédonie rejette de façon naturelle. Les procédés pour ne pas être disant, pour ne pas être vivant en train de dire.
Lui-même éditeur de textes, il a préparé son intervention de façon minutieuse, nous a lu en regardant dans les yeux. Une poésie naïve et datée certes mais dite avec une telle candeur, un art de la fièvre retenue qui nous rappelle que la datation de la langue ne s´effectue pas par latitudes et longitudes mais par le péricarde et le diaphragme.
Ce n´est en termes de valeur, qui ne saurait être que subjective, de bon ou mauvais aloi. A Loi. Voilà que je fais mon Blaine ou mon Domerg. Pas une question de valeurs ou de goûts mais ce qui agit la destitution du sujet parlant, le fait ramer. Sommes-nous celui que nous disons ou prétendons être ? Certainement pas.
Mais la dérobade et l´enfouissement dans des jeux de langage aussi luxuriants qu´ils soient, moqueurs et intelligents, cultivés et trapus, ne disent jamais cette vérité première, chantée et psalmodiée auprès des berceaux et des rivières de par le monde entier : si tu ne parles pas pour ouvrir le monde, referme la bouche.
Emmanuel LOI
5ème Festival de Poésie et de performance
POESIE MARSEILLE 2008
www.poesie-marseille.net
p Œ sie MARSEILle 20O8 - 5èMe - La poEsie est à MARSEILle - L A P O E SIE Ne Sert à rIen
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